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Le voyage à bord du navire ne m’a pas fait bien feeler. J’ai eu mal au cœur souvent même si j’avais traîné mes médicaments contre le mal de mer. Je ne suis pas beaucoup sortie de ma chambre. J’ai essayé de manger et de prendre l’air le plus souvent possible, mais ça ne me faisait pas me sentir mieux. Le beau marin m’a mis des gouttes de menthe derrière les oreilles avant de me pénétrer. La pandémie m’a coupée d’une bonne partie des profits habituels. Je me suis mise riche pendant la traversée. Sur les bateaux, c’est comme si le virus n’existait plus, ou presque. Ça faisait longtemps que j’avais eu du sexe avec une personne et pas seulement de manière virtuelle. J’ai gardé une liste de mes clients, leurs noms, quand ils me le disaient, et ce qu’ils me donnaient. Je n’ai pas toujours des prix fixes. Surtout sur un bateau. Tout est variable.

À notre arrivée aux abords de la rive, on nous a fait descendre sur un radeau elle et moi. Puis on nous a dirigées à travers les glaces, vers un endroit solide, ou Keno, une femme autochtone, nous attendait au milieu de cette glace. Elle avait dû entendre la corne de brume. Je suis descendue du radeau avec la Québécoise.

*

«Sex workers are a criminalised people who society does not see as deserving of respect, privacy, security, or safe labor conditions and I say fuck that! We must decriminalise sex work, and this includes digital space.»
SX Noir, «We must decriminalise sex work, and this includes digital space », i-d

 

Il fait froid au Nord et chaud à l’Ouest. Manigances atmosphériques ou métaphysiques ? On me donne la chambre 45. Cosy, bien qu’épurée. Je regarde aux deux jours le bateau qui arrive depuis l’océan Ouest. Je me demande où elles peuvent bien héberger autant de femmes. Nous sommes nord-américaines et cela nous rend privilégiées d’une étrange façon, même si ma peau restera toujours un enjeu visible et un obstacle à la facilité. Je suis toujours dans cet entre-deux, entre le milieu du sexe choisi et non choisi. Entre l’état de pauvreté du départ, et la place que j’ai trouvée aujourd’hui. J’ai accédé à une certaine protection en entrant dans le cyberespace. Cela vient aussi avec une perte du contact physique avec les hommes. Pourtant, vers la fin, quand j’exerçais à mon propre compte, avec des clients qui recherchaient mon type, j’avais la belle affaire. En dehors du travail, si je me promène dans la rue, je suis encore la femme noire qu’on regarde avec insistance. Mon corps provoque encore souvent une réaction exacerbée chez certaines personnes, parce que je suis trans. Plus jeune, je trouvais ça délicat, je ne disais pas toujours qui j’étais, fascinée parfois par ces hommes qui sont repoussés par leur propre attirance. Je suis assez high fem, ce qui peut en amener plusieurs à croire que j’ai eu une chirurgie. Je suis hors du corps normé, qui existe surtout pour nous maintenir à l’écart, nous, les différent·es. Je me considère femme depuis l’enfance, et ma queue n’a jamais interféré dans tout ça.

L’hôtel a souvent été, par le passé, l’endroit des rendez-vous. Je ne voulais pas faire ça chez moi, et eux voulaient l’espace le plus sécure à leur anonymat. Dans presque chaque ville américaine où j’ai travaillé, c’est dans ce lieu que j’ai pratiqué. Je suis passée des motels crades aux espaces plus luxueux, où les hommes, souvent riches et désirant être soumis, payaient la chambre et beaucoup plus. Et lentement, je dirais à la fois à cause de la violence et de la criminalisation, je suis devenue une cybertravailleuse. Ces derniers temps ont aussi amplifié ma recherche en dehors du corps physique, pour explorer sa représentation, son iconographie. Toutes les putes que je connais sont à fond dans la performance du genre, elles savent très bien ce que leurs corps représentent. Mon travail en est un de care, d’exploration, d’écoute, et toutes ces possibilités émergent de ma recherche visuelle en ligne. Je m’amuse à dire que je suis la psy, l’épouse puis l’amante de mes clients. Ils apparaissent dans les rectangles de mon écran et nous naviguons. La plupart ne recherchent pas nécessairement de stimulation sexuelle, certains veulent juste parler, me découvrir, jouer. Bien entendu, toute interaction virtuelle vient avec son pendant négatif. Je suis constamment surveillée, menacée, bannie.

Certaines personnes préfèrent ne pas voir le travail du sexe, comme un travail. Pourtant nous existons, probablement pour toujours, à moins que toutes les femmes soient remplacées par des robotes. Et encore là, ça sera un travail, simplement, automatisé.

*

Je me sens en sécurité dans la chambre 45. Je sais que l’autre fille est dans la chambre d’à côté. J’ai aussi remarqué que toutes les nuits, quelqu’un se tient devant ma porte et n’entre pas. Ce comportement pourrait me rendre insécure, mais j’aime, étrangement, me sentir observée. J’oppose par contre une différence flagrante entre l’observation et la surveillance, ou la policisation. J’aime être regardée et recevoir de l’attention, le regard est à la genèse même de mon métier, mais je ne supporte pas que l’on m’espionne en tenant un discours moralisateur sur ma pratique. Et c’est effectivement ce qui arrive dans le cyberespace, ce contrôle de l’image, particulièrement celle des femmes, particulièrement celle de femmes noires, et encore plus celle des travailleuses du sexe. Si je n’ai ni cet espace dans la vie réelle, ni dans les communautés virtuelles, alors où est-ce que je me terre ?

Je ne sais plus le nombre de photos que j’ai publiées en ayant peur de faire disparaître mon compte Instagram, parce qu’elles étaient too much. Il y a pourtant beaucoup d’instagrameuses blanches qui postent leurs photos de hot babes et ça ne dérange personne. C’est quand c’est pour un échange d’argent lié à la prostitution que ça les dérange, mais l’argent est souvent lié à la prostitution, et celle-là n’implique pas toujours de la sexualité. Je le répète, c’est un métier. Dirait-on à une pâtissière d’arrêter de montrer ses gâteaux ?

La Québécoise se parle beaucoup à voix haute, ce n’est pas bien insonorisé. Elle a l’air angoissée, ou alors elle est en pleine exploration avec ses ami.es imaginaires. Je pense que nous nous trouvons dans une aile temporaire, qui sert à l’accueil des femmes qui arrivent de l’océan Nord. C’est pour ça qu’il y a si peu de chambres, et qu’elles sont situées si près de la cuisine… Hahaha. Je me dis que toutes les nuits, Silvia la latina vient chérir mon sommeil, devant la porte, et je dors un peu mieux. Dans le dernier bloc appartement où j’ai vécu à Atlanta, il y a eu plusieurs descentes de police, et toujours je pensais, me cherchent-ils en pensant à une autre ? Qui décide de la bonne façon de gagner sa vie ? J’étais dans la rue tous les jours ces derniers mois, dans des manifs BLM avec mon groupe d’allié. es LGBTQ+. Say her name motherfuckers!

Je n’ai pas de judas à ma porte et je ne veux pas ouvrir puisqu’on me demande de me cloîtrer, mais je voudrais savoir qui se tient là, devant chez moi.

*

«I have been working to change the way I speak and write, to incorporate in the manner of telling a sense of place, of not just who I am in the present but where I am coming from, the multiple voices within me.»
bell hooks, Yearning: Race, Gender and cultural politics, South End Press

Je pratique mon yoga entre la cuisinette et mon lit, ferme mes yeux comme pour éteindre le bruit continuel du mini-frigo. Aummmmm. Je regarde mon sexe poindre entre mes cuisses rasées. Coucou. Je ressens la présence de cette personne qui se tient derrière ma porte, numéro 45. Aummmmm. La pomme de douche laisse couler une goutte. Je passe en posture du chat, que d’autres nomment doggy style. Aummmmm. La Québ gueule dans la 44. Je me rappelle mes parents qui se criaient après quand j’étais jeune, on les entendait dans ma chambre avec ma sœur. Tous les murs entre les échos. Je me remémore bell hooks comme un mantra.

*

Aujourd’hui marque la fin de ma quarantaine, je ne sais pas si elles viendront cogner à ma porte pour m’inviter à sortir. Ce n’est pas toutes les semaines que je peux dormir seule si longtemps. Je profite des moments qu’il me reste dans cette intimité nouvelle, avant de sortir pour aller à la rencontre des autres habitantes. Il va falloir que je me réapproprie mon corps dans l’espace. Que je réapprenne aussi celui des autres.

*

Il est midi et personne n’est encore venu frapper. J’ouvre alors la porte de ma chambre et trouve ce mur qui a été construit à la place du porche. C’est bien moi ça, ne pas me rendre compte que la présence que je crois protectrice est en fait en train de me mettre en prison. Je ne comprends pas ce que ce mur fait là. Je me rends au balcon, regarde cette piscine étrange avec son œil, vidée de nageuses tous les jours depuis que je suis arrivée, il y a deux semaines. Je pense que je pourrais sauter.

*

La Québécoise est en train de virer folle, je pense qu’elle lance tous les objets qu’elle trouve contre le mur de la porte. Je comprends enfin son vacarme même s’il me semble absolument inutile. Il va falloir qu’elle se calme, sinon on va la retrouver le crâne fracassé contre le mur, ou alors on ne la retrouvera jamais, parce que nous sommes toutes enfermées.

Je pense que c’est le moment. Je l’entends qui vient sur le balcon en criant à l’aide. Je suis prête à sauter.

*

Le moment de l’entrée en eau a été comme une deuxième naissance. C’est que je croyais sauter directement vers ma mort. Et si la piscine n’avait pas été assez creuse ? Je me sens tout d’un coup remplie d’une énergie renouvelée, de conquête. Elle me regarde depuis son balcon et je ne peux pas m’empêcher de rire devant sa tête. Elle ne peut pas sauter.

Je vais aller avertir les autres. C’est quoi cette affaire de mettre des murs devant la sortie ? Quand je la vois disparaître de son balcon, je finis ma trempette et entre dans ce qui semble être le bar de l’hôtel. Je laisse tomber de l’eau sur le plancher poli, mais c’est le moindre de mes soucis, après ce plongeon qu’elles m’ont elles-mêmes obligée d’effectuer. La salle est vide et je me rends derrière le comptoir pour me servir un verre que je pense mériter. Cul sec. Je me sens revigorée encore une fois. Plongeon, et premier whisky, depuis deux semaines. Wou! Quelque chose comme une libération. J’entre alors dans le lounge et reconnais Silvia qui vient vers moi avec un large sourire. « Spectaculaire, spectaculaire ! Vous avez fait un choix intéressant avec la piscine ! » Décidément, je me suis encore embarquée dans une histoire abracadabrante.

« Pourquoi le mur ?
— Pour que vous jouiez avec l’espace. Quand il n’y a plus de porte, il faut en créer une nouvelle. »
C’est une réponse qui lui apparaît évidente alors j’acquiesce. Il faut toujours faire avec ce qu’on a.

« Vous auriez une échelle, par hasard ? »

Grimper à l’échelle
Aller dans la Serre 
Aller à l’Océan Ouest

Le voyage à bord du navire ne m’a pas fait bien feeler. J’ai eu mal au cœur souvent même si j’avais traîné mes médicaments contre le mal de mer. Je ne suis pas beaucoup sortie de ma chambre. J’ai essayé de manger et de prendre l’air le plus souvent possible, mais ça ne me faisait pas me sentir mieux. Le beau marin m’a mis des gouttes de menthe derrière les oreilles avant de me pénétrer. La pandémie m’a coupée d’une bonne partie des profits habituels. Je me suis mise riche pendant la traversée. Sur les bateaux, c’est comme si le virus n’existait plus, ou presque. Ça faisait longtemps que j’avais eu du sexe avec une personne et pas seulement de manière virtuelle. J’ai gardé une liste de mes clients, leurs noms, quand ils me le disaient, et ce qu’ils me donnaient. Je n’ai pas toujours des prix fixes. Surtout sur un bateau. Tout est variable.

À notre arrivée aux abords de la rive, on nous a fait descendre sur un radeau elle et moi. Puis on nous a dirigées à travers les glaces, vers un endroit solide, ou Keno, une femme autochtone, nous attendait au milieu de cette glace. Elle avait dû entendre la corne de brume. Je suis descendue du radeau avec la Québécoise.

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«Sex workers are a criminalised people who society does not see as deserving of respect, privacy, security, or safe labor conditions and I say fuck that! We must decriminalise sex work, and this includes digital space.»
SX Noir, «We must decriminalise sex work, and this includes digital space », i-d

 

Il fait froid au Nord et chaud à l’Ouest. Manigances atmosphériques ou métaphysiques ? On me donne la chambre 45. Cosy, bien qu’épurée. Je regarde aux deux jours le bateau qui arrive depuis l’océan Ouest. Je me demande où elles peuvent bien héberger autant de femmes. Nous sommes nord-américaines et cela nous rend privilégiées d’une étrange façon, même si ma peau restera toujours un enjeu visible et un obstacle à la facilité. Je suis toujours dans cet entre-deux, entre le milieu du sexe choisi et non choisi. Entre l’état de pauvreté du départ, et la place que j’ai trouvée aujourd’hui. J’ai accédé à une certaine protection en entrant dans le cyberespace. Cela vient aussi avec une perte du contact physique avec les hommes. Pourtant, vers la fin, quand j’exerçais à mon propre compte, avec des clients qui recherchaient mon type, j’avais la belle affaire. En dehors du travail, si je me promène dans la rue, je suis encore la femme noire qu’on regarde avec insistance. Mon corps provoque encore souvent une réaction exacerbée chez certaines personnes, parce que je suis trans. Plus jeune, je trouvais ça délicat, je ne disais pas toujours qui j’étais, fascinée parfois par ces hommes qui sont repoussés par leur propre attirance. Je suis assez high fem, ce qui peut en amener plusieurs à croire que j’ai eu une chirurgie. Je suis hors du corps normé, qui existe surtout pour nous maintenir à l’écart, nous, les différent·es. Je me considère femme depuis l’enfance, et ma queue n’a jamais interféré dans tout ça.

L’hôtel a souvent été, par le passé, l’endroit des rendez-vous. Je ne voulais pas faire ça chez moi, et eux voulaient l’espace le plus sécure à leur anonymat. Dans presque chaque ville américaine où j’ai travaillé, c’est dans ce lieu que j’ai pratiqué. Je suis passée des motels crades aux espaces plus luxueux, où les hommes, souvent riches et désirant être soumis, payaient la chambre et beaucoup plus. Et lentement, je dirais à la fois à cause de la violence et de la criminalisation, je suis devenue une cybertravailleuse. Ces derniers temps ont aussi amplifié ma recherche en dehors du corps physique, pour explorer sa représentation, son iconographie. Toutes les putes que je connais sont à fond dans la performance du genre, elles savent très bien ce que leurs corps représentent. Mon travail en est un de care, d’exploration, d’écoute, et toutes ces possibilités émergent de ma recherche visuelle en ligne. Je m’amuse à dire que je suis la psy, l’épouse puis l’amante de mes clients. Ils apparaissent dans les rectangles de mon écran et nous naviguons. La plupart ne recherchent pas nécessairement de stimulation sexuelle, certains veulent juste parler, me découvrir, jouer. Bien entendu, toute interaction virtuelle vient avec son pendant négatif. Je suis constamment surveillée, menacée, bannie.

Certaines personnes préfèrent ne pas voir le travail du sexe, comme un travail. Pourtant nous existons, probablement pour toujours, à moins que toutes les femmes soient remplacées par des robotes. Et encore là, ça sera un travail, simplement, automatisé.

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Je me sens en sécurité dans la chambre 45. Je sais que l’autre fille est dans la chambre d’à côté. J’ai aussi remarqué que toutes les nuits, quelqu’un se tient devant ma porte et n’entre pas. Ce comportement pourrait me rendre insécure, mais j’aime, étrangement, me sentir observée. J’oppose par contre une différence flagrante entre l’observation et la surveillance, ou la policisation. J’aime être regardée et recevoir de l’attention, le regard est à la genèse même de mon métier, mais je ne supporte pas que l’on m’espionne en tenant un discours moralisateur sur ma pratique. Et c’est effectivement ce qui arrive dans le cyberespace, ce contrôle de l’image, particulièrement celle des femmes, particulièrement celle de femmes noires, et encore plus celle des travailleuses du sexe. Si je n’ai ni cet espace dans la vie réelle, ni dans les communautés virtuelles, alors où est-ce que je me terre ?

Je ne sais plus le nombre de photos que j’ai publiées en ayant peur de faire disparaître mon compte Instagram, parce qu’elles étaient too much. Il y a pourtant beaucoup d’instagrameuses blanches qui postent leurs photos de hot babes et ça ne dérange personne. C’est quand c’est pour un échange d’argent lié à la prostitution que ça les dérange, mais l’argent est souvent lié à la prostitution, et celle-là n’implique pas toujours de la sexualité. Je le répète, c’est un métier. Dirait-on à une pâtissière d’arrêter de montrer ses gâteaux ?

La Québécoise se parle beaucoup à voix haute, ce n’est pas bien insonorisé. Elle a l’air angoissée, ou alors elle est en pleine exploration avec ses ami.es imaginaires. Je pense que nous nous trouvons dans une aile temporaire, qui sert à l’accueil des femmes qui arrivent de l’océan Nord. C’est pour ça qu’il y a si peu de chambres, et qu’elles sont situées si près de la cuisine… Hahaha. Je me dis que toutes les nuits, Silvia la latina vient chérir mon sommeil, devant la porte, et je dors un peu mieux. Dans le dernier bloc appartement où j’ai vécu à Atlanta, il y a eu plusieurs descentes de police, et toujours je pensais, me cherchent-ils en pensant à une autre ? Qui décide de la bonne façon de gagner sa vie ? J’étais dans la rue tous les jours ces derniers mois, dans des manifs BLM avec mon groupe d’allié. es LGBTQ+. Say her name motherfuckers!

Je n’ai pas de judas à ma porte et je ne veux pas ouvrir puisqu’on me demande de me cloîtrer, mais je voudrais savoir qui se tient là, devant chez moi.

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«I have been working to change the way I speak and write, to incorporate in the manner of telling a sense of place, of not just who I am in the present but where I am coming from, the multiple voices within me.»
bell hooks, Yearning: Race, Gender and cultural politics, South End Press

Je pratique mon yoga entre la cuisinette et mon lit, ferme mes yeux comme pour éteindre le bruit continuel du mini-frigo. Aummmmm. Je regarde mon sexe poindre entre mes cuisses rasées. Coucou. Je ressens la présence de cette personne qui se tient derrière ma porte, numéro 45. Aummmmm. La pomme de douche laisse couler une goutte. Je passe en posture du chat, que d’autres nomment doggy style. Aummmmm. La Québ gueule dans la 44. Je me rappelle mes parents qui se criaient après quand j’étais jeune, on les entendait dans ma chambre avec ma sœur. Tous les murs entre les échos. Je me remémore bell hooks comme un mantra.

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Aujourd’hui marque la fin de ma quarantaine, je ne sais pas si elles viendront cogner à ma porte pour m’inviter à sortir. Ce n’est pas toutes les semaines que je peux dormir seule si longtemps. Je profite des moments qu’il me reste dans cette intimité nouvelle, avant de sortir pour aller à la rencontre des autres habitantes. Il va falloir que je me réapproprie mon corps dans l’espace. Que je réapprenne aussi celui des autres.

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Il est midi et personne n’est encore venu frapper. J’ouvre alors la porte de ma chambre et trouve ce mur qui a été construit à la place du porche. C’est bien moi ça, ne pas me rendre compte que la présence que je crois protectrice est en fait en train de me mettre en prison. Je ne comprends pas ce que ce mur fait là. Je me rends au balcon, regarde cette piscine étrange avec son œil, vidée de nageuses tous les jours depuis que je suis arrivée, il y a deux semaines. Je pense que je pourrais sauter.

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La Québécoise est en train de virer folle, je pense qu’elle lance tous les objets qu’elle trouve contre le mur de la porte. Je comprends enfin son vacarme même s’il me semble absolument inutile. Il va falloir qu’elle se calme, sinon on va la retrouver le crâne fracassé contre le mur, ou alors on ne la retrouvera jamais, parce que nous sommes toutes enfermées.

Je pense que c’est le moment. Je l’entends qui vient sur le balcon en criant à l’aide. Je suis prête à sauter.

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Le moment de l’entrée en eau a été comme une deuxième naissance. C’est que je croyais sauter directement vers ma mort. Et si la piscine n’avait pas été assez creuse ? Je me sens tout d’un coup remplie d’une énergie renouvelée, de conquête. Elle me regarde depuis son balcon et je ne peux pas m’empêcher de rire devant sa tête. Elle ne peut pas sauter.

Je vais aller avertir les autres. C’est quoi cette affaire de mettre des murs devant la sortie ? Quand je la vois disparaître de son balcon, je finis ma trempette et entre dans ce qui semble être le bar de l’hôtel. Je laisse tomber de l’eau sur le plancher poli, mais c’est le moindre de mes soucis, après ce plongeon qu’elles m’ont elles-mêmes obligée d’effectuer. La salle est vide et je me rends derrière le comptoir pour me servir un verre que je pense mériter. Cul sec. Je me sens revigorée encore une fois. Plongeon, et premier whisky, depuis deux semaines. Wou! Quelque chose comme une libération. J’entre alors dans le lounge et reconnais Silvia qui vient vers moi avec un large sourire. « Spectaculaire, spectaculaire ! Vous avez fait un choix intéressant avec la piscine ! » Décidément, je me suis encore embarquée dans une histoire abracadabrante.

« Pourquoi le mur ?
— Pour que vous jouiez avec l’espace. Quand il n’y a plus de porte, il faut en créer une nouvelle. »
C’est une réponse qui lui apparaît évidente alors j’acquiesce. Il faut toujours faire avec ce qu’on a.

« Vous auriez une échelle, par hasard ? »

Grimper à l’échelle
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