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Avant l’arrivée de la pandémie, j’avais d’autres travaux en cours. C’est comme si tout notre travail a été mobilisé autour de l’étude des nouveaux vaccins alors j’ai délaissé mes champs d’études personnels. Ce qui m’a menée ici, en 2000, c’est l’apparition de cette masse négative à l’Est de l’océan Nord. Les changements drastiques de climat, en lien avec cette sphère, faisaient partie de mes travaux en bioécologie. J’en profitais aussi pour quitter le Venezuela qui commençait à s’embourber dans la corruption.

À l’époque, deux physiciennes, Svetlana et Isabella, que je connaissais, étudiaient ce phénomène de trou noir. Svetlana s’est tuée peu après son arrivée. Elle a sauté du balcon de la E-1027. Isabella m’a déjà dit qu’à ce moment, Sveta devenait folle à cause de l’œil dans la piscine. Elle disait qu’elle allait sauter au centre de la pupille et alors revenir dans le temps en créant une boucle temporelle. Elle était habitée par le trou. C’est sa particularité en fait, nous attirer en son centre. Moi je ne connaissais pas tout à fait le phénomène, qui était plutôt loin de mon champ d’études. Mais je demeurais fascinée par la chose. Cette espèce de sphère qu’on ne peut pas voir, dont on ne perçoit que ce qui l’entoure. Que l’envers, l’empreinte. Il y a des théories qui sont fondées sur sa fonction de tunnel ou de système de transport. Malheureusement, on a dû pêcher les morceaux de Sveta éparpillés dans la piscine. Il y a souvent des problèmes de calcul avec la théorie qui mélange l’infiniment petit et le grand. Il suffit d’être un peu à côté et… on n’est plus physicienne.

J’ai étudié la faune et la flore de la forêt, et surtout de l’océan Est, qui n’a jamais été en contact avec de l’activité humaine nocive. Il est tellement vivant. Je n’avais jamais vu ça auparavant. Autant de vie dans l’eau. Des micro-organismes aux dauphins. J’ai même observé des bancs de baleines grises, cétacé presque disparu de tous les autres océans.

C’est fou de penser parfois à cette même Terre quelques siècles plus tôt. Avant l’extraction minière et pétrolière. Nous avons causé notre propre extinction. Soixante pour cent des animaux sauvages ont disparu dans les quarante dernières années. On surpêche, on surconsomme, on pollue, on pille, sans compter les horreurs des élevages. Vivre ici m’offre un état en dehors du temps. Je sens enfin que je peux préserver quelque chose. Il faut voir un peu de positif dans la fin du monde.

*

Isabella aussi est partie. Mais elle, au lieu de passer par la pupille, elle est allée directement dans la bouche. On a eu tellement de discussions sur le sujet, avant qu’elle s’en approche. Que c’était dangereux, qu’elle pouvait être avalée à distance, qu’on pouvait aussi seulement sauver ce qu’il y avait sur la Terre avant d’aller vers ce vide. Elle voulait que je l’attache avec une corde à un arbre de la forêt. Déjà, on n’allait plus dans le lac Nord-Est à cause du danger de l’emportement.

À terre ou sur la glace c’est moins dangereux, mais obnubilée comme elle était, elle s’approchait et s’approchait toujours encore. J’ai remarqué, au début, la disparition des louves et des loups. Puis un matin, je suis allée la voir à son poste extérieur habituel et elle avait détaché sa corde elle-même. Le nœud de l’arbre était encore bien solide, c’était le sien qui manquait.

*

Je suis sûre qu’elle est en dedans. Elle est allée disparaître dans la singularité. Mais j’ai lu que la physique quantique ne permet pas la disparition. Tout peut être reformé.

J’attends avec impatience la venue d’une nouvelle physicienne. Entre-temps, je demeure au labo avec Jane et Mei, ou alors seule, quand elles vont dans les camps. Je n’ai jamais été très confortable avec les foules. Et puis, si chaque fois que je tombe amoureuse, la fille s’évapore, je ne veux pas recommencer.

 

Sauter dans l’Oeil de la piscine
Passer par la Bouche

Avant l’arrivée de la pandémie, j’avais d’autres travaux en cours. C’est comme si tout notre travail a été mobilisé autour de l’étude des nouveaux vaccins alors j’ai délaissé mes champs d’études personnels. Ce qui m’a menée ici, en 2000, c’est l’apparition de cette masse négative à l’Est de l’océan Nord. Les changements drastiques de climat, en lien avec cette sphère, faisaient partie de mes travaux en bioécologie. J’en profitais aussi pour quitter le Venezuela qui commençait à s’embourber dans la corruption.

À l’époque, deux physiciennes, Svetlana et Isabella, que je connaissais, étudiaient ce phénomène de trou noir. Svetlana s’est tuée peu après son arrivée. Elle a sauté du balcon de la E-1027. Isabella m’a déjà dit qu’à ce moment, Sveta devenait folle à cause de l’œil dans la piscine. Elle disait qu’elle allait sauter au centre de la pupille et alors revenir dans le temps en créant une boucle temporelle. Elle était habitée par le trou. C’est sa particularité en fait, nous attirer en son centre. Moi je ne connaissais pas tout à fait le phénomène, qui était plutôt loin de mon champ d’études. Mais je demeurais fascinée par la chose. Cette espèce de sphère qu’on ne peut pas voir, dont on ne perçoit que ce qui l’entoure. Que l’envers, l’empreinte. Il y a des théories qui sont fondées sur sa fonction de tunnel ou de système de transport. Malheureusement, on a dû pêcher les morceaux de Sveta éparpillés dans la piscine. Il y a souvent des problèmes de calcul avec la théorie qui mélange l’infiniment petit et le grand. Il suffit d’être un peu à côté et… on n’est plus physicienne.

J’ai étudié la faune et la flore de la forêt, et surtout de l’océan Est, qui n’a jamais été en contact avec de l’activité humaine nocive. Il est tellement vivant. Je n’avais jamais vu ça auparavant. Autant de vie dans l’eau. Des micro-organismes aux dauphins. J’ai même observé des bancs de baleines grises, cétacé presque disparu de tous les autres océans.

C’est fou de penser parfois à cette même Terre quelques siècles plus tôt. Avant l’extraction minière et pétrolière. Nous avons causé notre propre extinction. Soixante pour cent des animaux sauvages ont disparu dans les quarante dernières années. On surpêche, on surconsomme, on pollue, on pille, sans compter les horreurs des élevages. Vivre ici m’offre un état en dehors du temps. Je sens enfin que je peux préserver quelque chose. Il faut voir un peu de positif dans la fin du monde.

*

Isabella aussi est partie. Mais elle, au lieu de passer par la pupille, elle est allée directement dans la bouche. On a eu tellement de discussions sur le sujet, avant qu’elle s’en approche. Que c’était dangereux, qu’elle pouvait être avalée à distance, qu’on pouvait aussi seulement sauver ce qu’il y avait sur la Terre avant d’aller vers ce vide. Elle voulait que je l’attache avec une corde à un arbre de la forêt. Déjà, on n’allait plus dans le lac Nord-Est à cause du danger de l’emportement.

À terre ou sur la glace c’est moins dangereux, mais obnubilée comme elle était, elle s’approchait et s’approchait toujours encore. J’ai remarqué, au début, la disparition des louves et des loups. Puis un matin, je suis allée la voir à son poste extérieur habituel et elle avait détaché sa corde elle-même. Le nœud de l’arbre était encore bien solide, c’était le sien qui manquait.

*

Je suis sûre qu’elle est en dedans. Elle est allée disparaître dans la singularité. Mais j’ai lu que la physique quantique ne permet pas la disparition. Tout peut être reformé.

J’attends avec impatience la venue d’une nouvelle physicienne. Entre-temps, je demeure au labo avec Jane et Mei, ou alors seule, quand elles vont dans les camps. Je n’ai jamais été très confortable avec les foules. Et puis, si chaque fois que je tombe amoureuse, la fille s’évapore, je ne veux pas recommencer.

 

Sauter dans l’Oeil de la piscine
Passer par la Bouche