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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Laure Zehnacker 
2022A040

 

Sourire

 

Combien de temps ai-je passé devant un miroir pour sourire ? Devant combien de glaces mal éclairées de toilettes insalubres me suis-je entrainée à réaliser cette mimique ? 

Quand j’étais adolescente, près de la maison de mes parents, il y avait une station service dans laquelle je me rendais pour observer les conducteurs faire une pause. Je trainassais entre les rayons, attrapant ici et là un paquet que je reposais pour paraître occupée. Ce genre d’endroit glauque et traversé par des centaines de personnes était le repère idéal pour les croquer du regard. C’est ici, dans la plus grande anonymité que je posais mes yeux sombres sur les visages, les gestes, et les corps des passants. Je ne voulais pas aller dans le détail de leur caractère, je voulais me créer une première collection basée sur les émotions les plus caractéristiques qui traversent les êtres doués de sensibilité, dont la plus importante était la joie. Et cette collection, je la conserve encore dans un recoin de mon esprit comme une masse indéfinie. Pour ne rien perdre des nuances, j’allais aux toilettes pour les imiter traits pour traits. Il y a le sourire gras, le sourire souillé, le sourire précieux, le sourire poli. Mais le plus compliqué à réaliser, c’est le sourire instantané, celui qui sort d’un coup des tripes. 

Alors que vous, humains, lorsque vous souriez de bon cœur, vos lèvres se plissent exactement au même moment que vos yeux, pour moi, ce mouvement ne peut se faire qu’en différé.

Sourire pour la psychopathe que je suis, demande une discipline dont vous ignorez tous les ressorts. Je dois m’attacher à certains mots que vous prononcez, à repérer certains signes que vous m’envoyez, pour comprendre que je dois répondre à vos attentes par une marque de sympathie que mon visage s’efforcera de réaliser en plissant simultanément plusieurs muscles de ma figure. Et comme vous vous en doutez, il m’est arrivé de sourire au mauvais moment.

Pour pleurer, il me faut penser à une douleur physique que j’ai enregistrée dans ma tête et que je ressors aisément quand il est l’heure de le faire. Si vous pleurez des deux yeux, mes larmes ne coulent que par alternance entre un œil puis l’autre. 

Je dois m’exercer tous les jours pour ne rien perdre de mon agilité à sourire et à pleurer. Quand je suis satisfaite et que je juge mes imitations si naturelles que vous ne pourriez jamais vous douter de ma nature profonde, je rejoins ma chambre. Je me courbe vers le trou et je plonge le regard dans la chambre d’à côté.  

Macha est sur son lit, allongée, fumant une cigarette d’une main légère. Je l’entends dire « la porte est ouverte ». Un homme s’approche, laisse tomber son manteau sur le sol. C’est alors qu’elle se lève d’un coup en souriant. Son visage est enfantin, arrondi par son sourire exagéré. Elle quitte ses draps et une fois debout, fait quelques pas de danse.

C’est français, dit-elle.

— Et tout ce qui est français est chic, répond-il en crispant ses mâchoires.

— Exactement !

— Ah la France et son fromage qui pue.

— Il n’y a pas que le fromage qui ait une odeur et un goût, une intensité dans le palais qui explose en une multitude de saveurs. Nos expressos sont tout aussi vivaces sur la langue.

— On dit esspresso, assure-t-il. Et le café n’a jamais été meilleur qu’en Italie.

Avec Macha, le jeu prime. Je veux dire par là, que son attitude me paraît quelque peu grotesque. Elle utilise des effets de charme redondants et exagérés qui doivent appuyer son personnage déjà très sensuel. Je suppose qu’elle aussi, s’est défini un rôle, un rôle sans finesse dont elle balance les ressorts à son interlocuteur pour le chauffer. La distance qu’elle met entre son corps et celui de l’autre fait partie intégrante de sa technique d’approche. Une main dans ses cheveux, elle commence à fixer son regard sur lui. Son souffle devient plus entrecoupé, comme si, elle évoquait le désir. Là encore, le stratagème est grossier. Elle a envie, mais il me semble qu’elle n’est pas sûre que l’homme en face ressente la même chose. Elle fait volte-face. D’un coup, sa voix devient plus douce. « George, je ne sais pas… je ne sais pas… je ne sais pas si on devrait. »

Il reste stoïque. Macha se retourne tout en s’écrasant le sein gauche. « J’ai parfois mal ici, en pensant à toi », ajoute-elle en appuyant plus fort sur sa poitrine. Son regard est devenu humide. Elle se glisse dans les bras de George et celui-ci l’enlace. 

« Embrasse-moi jusque sur le front, s’il te plait. » Il hésite avant de lui donner un long baiser en repoussant ses cheveux. Elle lève le menton, et il pose ses lèvres sur l’humidité de son visage. À cet instant précis, elle pleure. Ses larmes ruissellent de partout et tombent sur son décolleté. Ce qui m’étonne aussi, c’est sa fragilité nouvelle, presque celle d’une enfant qui vient chercher une âme pour la cueillir et la caler contre la sienne. Pourquoi est-ce qu’elle se risque tant à montrer sa fragilité et à perdre le client par un excès de sentiment, alors qu’elle sait, elle sait que cela fait fuir les hommes qui veulent baiser. 

En tout logique, je nous trouvais, à Macha et à moi, une ressemblance, quasiment un dédoublement. Mais il y a quelque chose qu’elle maîtrise et que je ne savais pas possible, l’abandon complet. George l’écarte. Il repousse cette chose devenue gluante et collante de sanglots. Macha recule de quelques pas avant de nous tourner le dos. Elle avance vers une armoire qu’elle ouvre silencieusement. Ses doigts sont lents à ouvrir les battants. Je me rapproche plus encore du mur, avant qu’un objet lourd et étrangement humain ne tombe de tout son poids sur Macha qu’elle saisit au vol. Est-ce un cadavre ? La femme inanimée est trainée jusqu’au pied du lit avant d’être lâchée sur le sol. “Boum”. Les jambes sont écartées l’une de l’autre, les mollets à l’envers des cuisses. Les bras aussi se distordent. Non, ce n’est pas un cadavre, mais une poupée de silicone, cette fameuse poupée sexuelle à l’image de Macha qui se tient désarticulée sur le parquet de la chambre, les pupilles sublimées par la lumière du plafond.

— Ce sera elle ou moi ce soir. 

— Mais tu sais bien que je viens pour vous deux… 

— Tu n’as qu’à te décider ! dit-elle en levant ses cils péniblement vers George. Mais sache qu’elle n’a pas de goût quand tu la lècheras, et que ses lèvres ne sont pas aussi chaudes que les miennes. 

Son visage est de marbre, fatal. Ses yeux grands ouverts posent la question du choix. Mais pas un muscle ne se raidit ou se détend. Elle devient grande, écrasante, castratrice. Il n’y a plus de légèreté, d’enfantillage, de faiblesse. Un rictus sur le bord de la bouche, sévère, m’embrase toute entière depuis ce trou de souris d’où je me contorsionne. En s’approchant de George, ses pieds écrasent les rotules de la poupée. Elle marche droite, sans dandiner des hanches, une statue taillée dans un bloc, avant de poser ses mains sur les épaules de l’amant. Elle le met à genoux en enfonçant ses griffes dans sa chemise blanche. “C’est ce que tu aimes, n’est-ce pas ? Tu détestes les expressions de mon visage. Tu as besoin que rien ne transparaisse quand je te ferai jouir. Tu me veux aussi inatteignable que possible.” 

Elle le fait basculer vers l’arrière et sa tête ricoche contre le sol. Elle s’assoit sur lui en remontant sa robe au niveau du bassin avant d’ouvrir sa braguette et d’attraper le pénis. Elle boudine son sexe de ses doigts en fixant le mur. Du visage de Macha, plus rien ne bouge. Sa peau se cristallise, ses prunelles se vident de vie, son cou se durcit. J’entrevois George qui relève les épaules pour constater à quel point elle est devenue glaciale.       

Pendant que je les observe, mon cœur bat plus fort. Tiens, mon cœur bat plus fort… Ma main se frotte à ma poitrine pour mieux réaliser que mon corps réagit à l’intrigue qui se déroule devant mon œil. 

J’entends George gémir. Son buste relevé me cache une partie de la scène. Il regarde Macha en s’enfonçant en elle et en remuant comme un ver de terre pris au piège dans une flaque d’eau. 

J’essaie de faire rouler ma pupille pour saisir des bribes de ce qui se passe. Comment fait-elle pour changer d’expression avec autant de facilité ? Est-ce seulement possible que son petit jeu émotionnel de femme enfant fasse croire à l’homme qu’il avait le pouvoir, avant de retourner la dominance pour obtenir ce qu’elle voulait ? Se pourrait-il que Macha soit… comme moi, ou supérieure encore puisqu’elle peut changer d’émotions en une fraction de secondes… que j’en suis incapable. Je suis secouée de l’intérieur et je ne comprends pas. Je ne saisis pas pourquoi d’un coup, mon palpitant s’est mis à remuer dans ma poitrine…

Je me lève pour aller prendre une douche froide.  

 

Laure Zehnacker 
2022A040

 

Sourire

 

Combien de temps ai-je passé devant un miroir pour sourire ? Devant combien de glaces mal éclairées de toilettes insalubres me suis-je entrainée à réaliser cette mimique ? 

Quand j’étais adolescente, près de la maison de mes parents, il y avait une station service dans laquelle je me rendais pour observer les conducteurs faire une pause. Je trainassais entre les rayons, attrapant ici et là un paquet que je reposais pour paraître occupée. Ce genre d’endroit glauque et traversé par des centaines de personnes était le repère idéal pour les croquer du regard. C’est ici, dans la plus grande anonymité que je posais mes yeux sombres sur les visages, les gestes, et les corps des passants. Je ne voulais pas aller dans le détail de leur caractère, je voulais me créer une première collection basée sur les émotions les plus caractéristiques qui traversent les êtres doués de sensibilité, dont la plus importante était la joie. Et cette collection, je la conserve encore dans un recoin de mon esprit comme une masse indéfinie. Pour ne rien perdre des nuances, j’allais aux toilettes pour les imiter traits pour traits. Il y a le sourire gras, le sourire souillé, le sourire précieux, le sourire poli. Mais le plus compliqué à réaliser, c’est le sourire instantané, celui qui sort d’un coup des tripes. 

Alors que vous, humains, lorsque vous souriez de bon cœur, vos lèvres se plissent exactement au même moment que vos yeux, pour moi, ce mouvement ne peut se faire qu’en différé.

Sourire pour la psychopathe que je suis, demande une discipline dont vous ignorez tous les ressorts. Je dois m’attacher à certains mots que vous prononcez, à repérer certains signes que vous m’envoyez, pour comprendre que je dois répondre à vos attentes par une marque de sympathie que mon visage s’efforcera de réaliser en plissant simultanément plusieurs muscles de ma figure. Et comme vous vous en doutez, il m’est arrivé de sourire au mauvais moment.

Pour pleurer, il me faut penser à une douleur physique que j’ai enregistrée dans ma tête et que je ressors aisément quand il est l’heure de le faire. Si vous pleurez des deux yeux, mes larmes ne coulent que par alternance entre un œil puis l’autre. 

Je dois m’exercer tous les jours pour ne rien perdre de mon agilité à sourire et à pleurer. Quand je suis satisfaite et que je juge mes imitations si naturelles que vous ne pourriez jamais vous douter de ma nature profonde, je rejoins ma chambre. Je me courbe vers le trou et je plonge le regard dans la chambre d’à côté.  

Macha est sur son lit, allongée, fumant une cigarette d’une main légère. Je l’entends dire « la porte est ouverte ». Un homme s’approche, laisse tomber son manteau sur le sol. C’est alors qu’elle se lève d’un coup en souriant. Son visage est enfantin, arrondi par son sourire exagéré. Elle quitte ses draps et une fois debout, fait quelques pas de danse.

C’est français, dit-elle.

— Et tout ce qui est français est chic, répond-il en crispant ses mâchoires.

— Exactement !

— Ah la France et son fromage qui pue.

— Il n’y a pas que le fromage qui ait une odeur et un goût, une intensité dans le palais qui explose en une multitude de saveurs. Nos expressos sont tout aussi vivaces sur la langue.

— On dit esspresso, assure-t-il. Et le café n’a jamais été meilleur qu’en Italie.

Avec Macha, le jeu prime. Je veux dire par là, que son attitude me paraît quelque peu grotesque. Elle utilise des effets de charme redondants et exagérés qui doivent appuyer son personnage déjà très sensuel. Je suppose qu’elle aussi, s’est défini un rôle, un rôle sans finesse dont elle balance les ressorts à son interlocuteur pour le chauffer. La distance qu’elle met entre son corps et celui de l’autre fait partie intégrante de sa technique d’approche. Une main dans ses cheveux, elle commence à fixer son regard sur lui. Son souffle devient plus entrecoupé, comme si, elle évoquait le désir. Là encore, le stratagème est grossier. Elle a envie, mais il me semble qu’elle n’est pas sûre que l’homme en face ressente la même chose. Elle fait volte-face. D’un coup, sa voix devient plus douce. « George, je ne sais pas… je ne sais pas… je ne sais pas si on devrait. »

Il reste stoïque. Macha se retourne tout en s’écrasant le sein gauche. « J’ai parfois mal ici, en pensant à toi », ajoute-elle en appuyant plus fort sur sa poitrine. Son regard est devenu humide. Elle se glisse dans les bras de George et celui-ci l’enlace. 

« Embrasse-moi jusque sur le front, s’il te plait. » Il hésite avant de lui donner un long baiser en repoussant ses cheveux. Elle lève le menton, et il pose ses lèvres sur l’humidité de son visage. À cet instant précis, elle pleure. Ses larmes ruissellent de partout et tombent sur son décolleté. Ce qui m’étonne aussi, c’est sa fragilité nouvelle, presque celle d’une enfant qui vient chercher une âme pour la cueillir et la caler contre la sienne. Pourquoi est-ce qu’elle se risque tant à montrer sa fragilité et à perdre le client par un excès de sentiment, alors qu’elle sait, elle sait que cela fait fuir les hommes qui veulent baiser. 

En tout logique, je nous trouvais, à Macha et à moi, une ressemblance, quasiment un dédoublement. Mais il y a quelque chose qu’elle maîtrise et que je ne savais pas possible, l’abandon complet. George l’écarte. Il repousse cette chose devenue gluante et collante de sanglots. Macha recule de quelques pas avant de nous tourner le dos. Elle avance vers une armoire qu’elle ouvre silencieusement. Ses doigts sont lents à ouvrir les battants. Je me rapproche plus encore du mur, avant qu’un objet lourd et étrangement humain ne tombe de tout son poids sur Macha qu’elle saisit au vol. Est-ce un cadavre ? La femme inanimée est trainée jusqu’au pied du lit avant d’être lâchée sur le sol. “Boum”. Les jambes sont écartées l’une de l’autre, les mollets à l’envers des cuisses. Les bras aussi se distordent. Non, ce n’est pas un cadavre, mais une poupée de silicone, cette fameuse poupée sexuelle à l’image de Macha qui se tient désarticulée sur le parquet de la chambre, les pupilles sublimées par la lumière du plafond.

— Ce sera elle ou moi ce soir. 

— Mais tu sais bien que je viens pour vous deux… 

— Tu n’as qu’à te décider ! dit-elle en levant ses cils péniblement vers George. Mais sache qu’elle n’a pas de goût quand tu la lècheras, et que ses lèvres ne sont pas aussi chaudes que les miennes. 

Son visage est de marbre, fatal. Ses yeux grands ouverts posent la question du choix. Mais pas un muscle ne se raidit ou se détend. Elle devient grande, écrasante, castratrice. Il n’y a plus de légèreté, d’enfantillage, de faiblesse. Un rictus sur le bord de la bouche, sévère, m’embrase toute entière depuis ce trou de souris d’où je me contorsionne. En s’approchant de George, ses pieds écrasent les rotules de la poupée. Elle marche droite, sans dandiner des hanches, une statue taillée dans un bloc, avant de poser ses mains sur les épaules de l’amant. Elle le met à genoux en enfonçant ses griffes dans sa chemise blanche. “C’est ce que tu aimes, n’est-ce pas ? Tu détestes les expressions de mon visage. Tu as besoin que rien ne transparaisse quand je te ferai jouir. Tu me veux aussi inatteignable que possible.” 

Elle le fait basculer vers l’arrière et sa tête ricoche contre le sol. Elle s’assoit sur lui en remontant sa robe au niveau du bassin avant d’ouvrir sa braguette et d’attraper le pénis. Elle boudine son sexe de ses doigts en fixant le mur. Du visage de Macha, plus rien ne bouge. Sa peau se cristallise, ses prunelles se vident de vie, son cou se durcit. J’entrevois George qui relève les épaules pour constater à quel point elle est devenue glaciale.       

Pendant que je les observe, mon cœur bat plus fort. Tiens, mon cœur bat plus fort… Ma main se frotte à ma poitrine pour mieux réaliser que mon corps réagit à l’intrigue qui se déroule devant mon œil. 

J’entends George gémir. Son buste relevé me cache une partie de la scène. Il regarde Macha en s’enfonçant en elle et en remuant comme un ver de terre pris au piège dans une flaque d’eau. 

J’essaie de faire rouler ma pupille pour saisir des bribes de ce qui se passe. Comment fait-elle pour changer d’expression avec autant de facilité ? Est-ce seulement possible que son petit jeu émotionnel de femme enfant fasse croire à l’homme qu’il avait le pouvoir, avant de retourner la dominance pour obtenir ce qu’elle voulait ? Se pourrait-il que Macha soit… comme moi, ou supérieure encore puisqu’elle peut changer d’émotions en une fraction de secondes… que j’en suis incapable. Je suis secouée de l’intérieur et je ne comprends pas. Je ne saisis pas pourquoi d’un coup, mon palpitant s’est mis à remuer dans ma poitrine…

Je me lève pour aller prendre une douche froide.