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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Chambre 17

Dorothée Fraleux
020A004

 

Alors, j’entre. Je glisse la carte électronique noire, qui me fait penser à une carte de crédit, dans la fente verticale de la porte. Une petite lumière verte s’allume. Le bruit de la porte qui s’entrouvre est inattendu, un croc sourd, de la glace qu’on éclate du pied dans une flaque gelée. J’entre. J’ai les orteils glacés. Les murs sont jaune clair. Le directeur de l’usine que j’ai interviewé aujourd’hui m’a parlé longtemps des couleurs. D’après lui, le rouge énergise, le bleu calme, le violet apaise, le rose réconforte et le jaune, lui, éclaire.

Bref, les murs sont jaunes. La moquette aussi.
Je laisse tomber mon sac. Avec l’ordi, il me cisaille l’épaule. Je m’assois sur le lit. L’air est sec. Les fenêtres n’ont pas de poignées. Elles sont scellées.

J’attends un moment que le jaune m’éclaire.

Rien.

Sur le lit, il y a un petit écriteau en forme de crochet, avec marqué « Do not disturb ». Je comprends que je dois l’accrocher sur la porte, à l’extérieur. Peut-être que sans écriteau, on entre à tout moment dans les chambres, dans cet hôtel. Le room service – je ne sais même pas ce que c’est. Est-ce les gens qui apportent des fleurs et du champagne aux amants des films ou simplement, les équipes de nettoyage ? Ou encore un couple éméché qui se trompe de chambre au milieu de la nuit, et qui s’effondre, enlacé, chemise ouverte, sentant l’alcool et la sueur derrière Eau Sauvage et Shalimar, à côté de moi, mes boules quiès et mon masque oculaire ? Ou pire encore, le mec de la réception qui me propose de partager des chips et du camembert ? Ou un groupe d’enfants bizarres pompé de la télé qui tente « un bonbon ou un sort !» dans leurs costumes grotesques et veut me chourer mes Fisherman’s Friends. Ou ma collègue Nadine qui veut faire le point sur les interviews de la journée, « tu vois, tu devrais faire un tableur xl, c’est beaucoup, beaucoup plus clair, tu peux entrer en direct l’état d’avancement du texte ». Ou Dominique Strauss-Kahn errant dans les couloirs, déguisé en femme de chambre. Ou la directrice de l’hôtel qui a tout de suite repéré que je n’avais rien à faire ici et vient me signifier mon départ…

Je ne vais pas pouvoir dormir sans cet écriteau.

Je reviens sur mes pas et entrouvre à nouveau la porte, croc de glace qui craque, pour l’accrocher.
Dans l’entrebâillement de la porte, le couloir est sombre et silencieux. Tout à l’heure, avec la lumière, je n’avais pas remarqué cette ligne de points bleus lumineux sur la moquette, qui montre le chemin jusqu’à ma chambre.

L’écriteau ne tient pas sur les poignées verticales.

Ou alors c’est moi qui n’y arrive pas, hein. Je suis bien consciente que d’un côté, il y a tout de même les architectes, les designers de flux, les décorateurs d’intérieurs, les graphistes de l’hôtel, travaillant main dans la main pour produire cet écriteau à crochet avec un message clair, et de l’autre moi, juste moi et mes deux mains gauches qui ne comprends pas comment cet écriteau pourrait tenir sur la tranche de la poignée verticale. Je ne veux remettre en question le travail de personne. Seulement, l’écriteau ne tient vraiment pas. Si, un peu, en équilibre. En plus, « Do not disturb », on dirait qu’il se passe forcément des choses dans la chambre. « Do not disturb », on pense automatiquement cul. J’ai toujours les orteils gelés. Si je claque la porte trop vite, il sera par terre. Je ferme le plus doucement possible, ça ne craque même pas, cette fois.
J’imagine l’écriteau qui tangue, se détache, volète et tombe au sol. Chat de Schrödinger. De l’autre côté, c’est marqué « Please, come in ! ».

Chambre 17

Dorothée Fraleux
020A004

 

Alors, j’entre. Je glisse la carte électronique noire, qui me fait penser à une carte de crédit, dans la fente verticale de la porte. Une petite lumière verte s’allume. Le bruit de la porte qui s’entrouvre est inattendu, un croc sourd, de la glace qu’on éclate du pied dans une flaque gelée. J’entre. J’ai les orteils glacés. Les murs sont jaune clair. Le directeur de l’usine que j’ai interviewé aujourd’hui m’a parlé longtemps des couleurs. D’après lui, le rouge énergise, le bleu calme, le violet apaise, le rose réconforte et le jaune, lui, éclaire.

Bref, les murs sont jaunes. La moquette aussi.
Je laisse tomber mon sac. Avec l’ordi, il me cisaille l’épaule. Je m’assois sur le lit. L’air est sec. Les fenêtres n’ont pas de poignées. Elles sont scellées.

J’attends un moment que le jaune m’éclaire.

Rien.

Sur le lit, il y a un petit écriteau en forme de crochet, avec marqué « Do not disturb ». Je comprends que je dois l’accrocher sur la porte, à l’extérieur. Peut-être que sans écriteau, on entre à tout moment dans les chambres, dans cet hôtel. Le room service – je ne sais même pas ce que c’est. Est-ce les gens qui apportent des fleurs et du champagne aux amants des films ou simplement, les équipes de nettoyage ? Ou encore un couple éméché qui se trompe de chambre au milieu de la nuit, et qui s’effondre, enlacé, chemise ouverte, sentant l’alcool et la sueur derrière Eau Sauvage et Shalimar, à côté de moi, mes boules quiès et mon masque oculaire ? Ou pire encore, le mec de la réception qui me propose de partager des chips et du camembert ? Ou un groupe d’enfants bizarres pompé de la télé qui tente « un bonbon ou un sort !» dans leurs costumes grotesques et veut me chourer mes Fisherman’s Friends. Ou ma collègue Nadine qui veut faire le point sur les interviews de la journée, « tu vois, tu devrais faire un tableur xl, c’est beaucoup, beaucoup plus clair, tu peux entrer en direct l’état d’avancement du texte ». Ou Dominique Strauss-Kahn errant dans les couloirs, déguisé en femme de chambre. Ou la directrice de l’hôtel qui a tout de suite repéré que je n’avais rien à faire ici et vient me signifier mon départ…

Je ne vais pas pouvoir dormir sans cet écriteau.

Je reviens sur mes pas et entrouvre à nouveau la porte, croc de glace qui craque, pour l’accrocher.
Dans l’entrebâillement de la porte, le couloir est sombre et silencieux. Tout à l’heure, avec la lumière, je n’avais pas remarqué cette ligne de points bleus lumineux sur la moquette, qui montre le chemin jusqu’à ma chambre.

L’écriteau ne tient pas sur les poignées verticales.

Ou alors c’est moi qui n’y arrive pas, hein. Je suis bien consciente que d’un côté, il y a tout de même les architectes, les designers de flux, les décorateurs d’intérieurs, les graphistes de l’hôtel, travaillant main dans la main pour produire cet écriteau à crochet avec un message clair, et de l’autre moi, juste moi et mes deux mains gauches qui ne comprends pas comment cet écriteau pourrait tenir sur la tranche de la poignée verticale. Je ne veux remettre en question le travail de personne. Seulement, l’écriteau ne tient vraiment pas. Si, un peu, en équilibre. En plus, « Do not disturb », on dirait qu’il se passe forcément des choses dans la chambre. « Do not disturb », on pense automatiquement cul. J’ai toujours les orteils gelés. Si je claque la porte trop vite, il sera par terre. Je ferme le plus doucement possible, ça ne craque même pas, cette fois.
J’imagine l’écriteau qui tangue, se détache, volète et tombe au sol. Chat de Schrödinger. De l’autre côté, c’est marqué « Please, come in ! ».