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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

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experimentelle Residenzen

Laure Blachier
021A004

 

On s’imagine un lieu. Encore mieux, on investit le lieu. On lui donne une forme, une âme, une vie. D’écrivain·e, on devient architecte. Les murs devant nos yeux. Un battement de cils et ils deviennent bleus, deux, ils sont à pois et trois, ils ont couleur lilas. La délicate odeur florale caresse les narines des âmes les plus immorales. Un bouquet trône sur une étagère. « Décoration olfactive ou gustative ? » demande, jalouse, au loin, la fougère. Celle qui depuis les débuts de l’hôtel a débarqué avant de s’imposer. L’air embaumé suit les va-et-vient des serveurs et commis souvent incompris. Je ris devant cette valse à trois temps. Entrée précipitée, commande emportée, sortie maîtrisée.

Le réel devient abstrait, le sérieux absurde. Comme cette marmite qui pend au plafond. Son petit cul bien au chaud chatouillé par les flammes de la gazinière. On appelle cela la crémaillère. Pendaison de crémaillère, quelle expression compliquée pour commencer une nouvelle vie ! Le four sonne. Il est 180° chaleur tournante. Bip bip du coucou des horloges.

La cuisine. Endroit curieux pour écrire. Le café décore le coin d’une feuille. Il est entré en guerre avec le gras. Gras du beurre. Beurre à lèvre. Lèvre pincée. Pincée de sel. Tout ramène à la cuisine.

La cuisine, antre de la femme au foyer… tant que l’espace reste limité. Limitation… ou plutôt aberration ? Le chef cuisinier sort affolé. Les clients s’impatientent. Au fond de la salle, une ombre vient de s’asseoir. On le redoute, on l’adoube. Un Michelin, nous susurre-t-on à l’oreille. Une étoile. Une seule et l’hôtel décolle, les clients en raffolent. Mais raffoler de quoi ? Des groseilles posées avec soin sur le côté de l’assiette ? L’explosion visuelle titille la rétine des plus aguerris, mais frustre par son prix. Comment atteindre la lune ? Critère # 1 : le rapport qualité-prix.

Le sûrement Michelin tapote du bout des doigts. Il s’impatiente d’un plat qui tarde à arriver. Son canard sur le coffre n’est toujours pas cuit. Sauvé in extremis des cuisines par un serveur attentif, on a évité le drame. Mais en attendant, l’ombre se balance, un regard toujours plus sombre, plus obscur, qui ne laisse plus que l’étincelle des couverts. Ceux qui, espère-t-on, entameront bientôt la gracieuse découpe de la volaille. Critère # 2 : la constance de la prestation dans le temps.

Yeux concentrés, nez dans le plat, barbe bien taillée, le redouté est observé par des serveurs angoissés. Ses gestes sont minutieux, chronométrés. Le couteau ne croise pas la fourchette, la fourchette ne croise pas le couteau. Le poignet souple apporte fermement la bouchée à son arrivée. Langue salivante, dents saillantes et mâchoire grinçante, la mastication est attentive, précise et redoutable. Une fois la bouillie engloutie, l’inconnu du peut-être très prestigieux Michelin recommence. Le couteau ne croise pas la fourchette, la fourchette ne croise pas le couteau. Critère # 3 : la qualité des produits et la maîtrise des cuissons & saveurs.

En cuisine, on demande, on sollicite, on réclame :

— Alors ?

— Alorss ??

— Alorsss ???

— ALORS ???!

Dans trois mois, le guide rouge donnera son verdict. Le chef cuisinier sait ce qu’il lui reste à faire : suspendu, pendu au téléphone. Se suspendre, se pendre, en dépendre. Les murs bleus lui donnent le blues. Un battement de cils, et ils sont à pois, trois, ils ont couleur lilas. Le lilas embaume la pièce, « décoration olfactive ou gustative ? » demande, jalouse, au loin, la fougère. Critère # 4 : la personnalité du chef ou de la cheffe et sa créativité.

On s’imagine un lieu. Encore mieux, on investit le lieu. On lui donne une forme, une âme, une vie. D’écrivain·e, on devient architecte. D’architecte, on devient Michelin.

 

Cuisine étoilée — suite 

Laure Blachier
021A004

 

On s’imagine un lieu. Encore mieux, on investit le lieu. On lui donne une forme, une âme, une vie. D’écrivain·e, on devient architecte. Les murs devant nos yeux. Un battement de cils et ils deviennent bleus, deux, ils sont à pois et trois, ils ont couleur lilas. La délicate odeur florale caresse les narines des âmes les plus immorales. Un bouquet trône sur une étagère. « Décoration olfactive ou gustative ? » demande, jalouse, au loin, la fougère. Celle qui depuis les débuts de l’hôtel a débarqué avant de s’imposer. L’air embaumé suit les va-et-vient des serveurs et commis souvent incompris. Je ris devant cette valse à trois temps. Entrée précipitée, commande emportée, sortie maîtrisée.

Le réel devient abstrait, le sérieux absurde. Comme cette marmite qui pend au plafond. Son petit cul bien au chaud chatouillé par les flammes de la gazinière. On appelle cela la crémaillère. Pendaison de crémaillère, quelle expression compliquée pour commencer une nouvelle vie ! Le four sonne. Il est 180° chaleur tournante. Bip bip du coucou des horloges.

La cuisine. Endroit curieux pour écrire. Le café décore le coin d’une feuille. Il est entré en guerre avec le gras. Gras du beurre. Beurre à lèvre. Lèvre pincée. Pincée de sel. Tout ramène à la cuisine.

La cuisine, antre de la femme au foyer… tant que l’espace reste limité. Limitation… ou plutôt aberration ? Le chef cuisinier sort affolé. Les clients s’impatientent. Au fond de la salle, une ombre vient de s’asseoir. On le redoute, on l’adoube. Un Michelin, nous susurre-t-on à l’oreille. Une étoile. Une seule et l’hôtel décolle, les clients en raffolent. Mais raffoler de quoi ? Des groseilles posées avec soin sur le côté de l’assiette ? L’explosion visuelle titille la rétine des plus aguerris, mais frustre par son prix. Comment atteindre la lune ? Critère # 1 : le rapport qualité-prix.

Le sûrement Michelin tapote du bout des doigts. Il s’impatiente d’un plat qui tarde à arriver. Son canard sur le coffre n’est toujours pas cuit. Sauvé in extremis des cuisines par un serveur attentif, on a évité le drame. Mais en attendant, l’ombre se balance, un regard toujours plus sombre, plus obscur, qui ne laisse plus que l’étincelle des couverts. Ceux qui, espère-t-on, entameront bientôt la gracieuse découpe de la volaille. Critère # 2 : la constance de la prestation dans le temps.

Yeux concentrés, nez dans le plat, barbe bien taillée, le redouté est observé par des serveurs angoissés. Ses gestes sont minutieux, chronométrés. Le couteau ne croise pas la fourchette, la fourchette ne croise pas le couteau. Le poignet souple apporte fermement la bouchée à son arrivée. Langue salivante, dents saillantes et mâchoire grinçante, la mastication est attentive, précise et redoutable. Une fois la bouillie engloutie, l’inconnu du peut-être très prestigieux Michelin recommence. Le couteau ne croise pas la fourchette, la fourchette ne croise pas le couteau. Critère # 3 : la qualité des produits et la maîtrise des cuissons & saveurs.

En cuisine, on demande, on sollicite, on réclame :

— Alors ?

— Alorss ??

— Alorsss ???

— ALORS ???!

Dans trois mois, le guide rouge donnera son verdict. Le chef cuisinier sait ce qu’il lui reste à faire : suspendu, pendu au téléphone. Se suspendre, se pendre, en dépendre. Les murs bleus lui donnent le blues. Un battement de cils, et ils sont à pois, trois, ils ont couleur lilas. Le lilas embaume la pièce, « décoration olfactive ou gustative ? » demande, jalouse, au loin, la fougère. Critère # 4 : la personnalité du chef ou de la cheffe et sa créativité.

On s’imagine un lieu. Encore mieux, on investit le lieu. On lui donne une forme, une âme, une vie. D’écrivain·e, on devient architecte. D’architecte, on devient Michelin.

 

Cuisine étoilée — suite