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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Ana Cazor
021A015

 

*
(variation pour le hall de l’hôtel)
*

 

Depuis tôt ce matin, à l’heure où il fait encore nuit, ils se tassent dans le hall de l’hôtel. Ils font mine, ils s’agacent les uns les autres, ils tournent en rond, comme les petits poissons. Ils s’interpellent, ils se bousculent, ils s’attendent, ils se méprennent, ils s’excusent. Pardon, je n’avais pas vu… Votre pied ? Oui, c’est le mien.

Armé de mon bouclier, désabusé, je traverse la touristique C mal réveillée. À l’heure du check out, le temps de l’attente se compte en minutes de rêves perdus. Les paris des objets trouvés sont lancés : un passeport roumain, le C de Clientèle, un verre de vin, un couvercle, des boutons, plein de boutons, un adolescent. On n’est sûr de rien, c’est des paris j’vous dis, des paris d’objets trouvés qui plus est.

Pari perdu, la dernière compagnie aérienne a mis la clé sous la porte : c’est une image.
C’est le bordel, personne ne sait où est Belloncée. Ça s’énerve, ça s’agite. Y a personne qui sait faire fonctionner cette machine bordel de merde ? J’ai besoin d’un café.

On en est tous là.
Ils en sont tous là, pas moi.

Dehors, sur le parking, les fumées du moteur bleu intoxiquent les premiers, ceux qui sont toujours prêts, les agaçants : bien fait ! Mais comment tu vas faire pauv’con pour le prendre ton avion ?! Y a plus d’avion j’te dis ! Tu vas l’intégrer tête de bille ? Pas la peine d’être désagréable… M’enfin c’est pas parce qu’on te dit qu’c’est une image que c’est pas vrai !

Absent à leur monde, je suis un visiteur de cette cohue, un habitué des couloirs, des escaliers. Je ne suis pas de passage. Je vis au quatrième étage, dans la chambre 708. Les gens ne me croient pas. Ils pensent que je suis dyslexique parce que pour eux, une chambre au quatrième étage, ça devrait forcément commencer par un quatre, forcément, les gens…

Les gens ne comprennent pas ça.
Les gens ne l’ont pas comprise non plus, elle, la femme suspendue.

Chut ! C’est un secret ! Ne leur en parlez pas. Le secret de la Butte. J’y pense tout le temps. J’y ai encore passé toute la nuit. C’est pas parce qu’on a un lit qu’on est obligé d’y dormir. C’est pas parce qu’on n’est pas chez soi qu’on est obligé de rentrer, surtout quand il n’y a plus d’avion. À mon avis.

Habitués aux escaliers, les clients qui passent n’ont pas besoin de se donner la peine de l’imaginer la femme, assise sur une marche. Cette idée s’impose à eux sans qu’ils aient besoin d’y penser. Ils n’y pensent pas. Cette idée s’impose à eux sans qu’ils ne la voient. Ils ne pensent pas à la femme suspendue. Ils l’ignorent. Ils ne peuvent même pas l’imaginer.

Tandis que moi je sais. Chut ! N’en parle pas. C’est un secret.

Personne jusque-là n’avait porté la moindre attention à cette femme suspendue là. Peut-être parce qu’elle était de dos. Peut-être parce qu’elle ne faisait pas de bruit. Peut-être parce qu’elle avait les cheveux gris. Les clients, quel que soit leur âge, leur nationalité, passaient sans la voir, leur regard vidé l’imaginant assise sur une marche d’escalier. En haut de la Butte, quoi de plus normal ? Assise sur une marche d’escalier.

Moi qui passais par là, je n’y ai d’abord pas prêté attention. Sûrement parce que j’ai l’habitude de passer par là pour aller voir l’océan. J’aime bien l’océan. Peut-être parce que je leur ressemble aux gens, à ceux qui ne prêtent pas attention. Leur regard obsédé par l’heure, par la chambre, le dîner, le cocktail, le train, le téléphone et sa batterie, la clé. Ils ne peuvent pas prêter attention, ils n’ont pas le temps.

Finalement, mon regard s’est arrêté sur la femme suspendue et il s’est intrigué de la voir ainsi posturée. Alerté, je me suis arrêté pour mieux la regarder. Et alors, il m’est apparu une évidence que cette femme aux cheveux gris n’était pas si âgée qu’on aurait pu le croire. Si je m’étais contenté de passer, j’aurais pu penser qu’elle lisait là, la femme. J’aurais pu penser qu’elle lisait un livre, assise sur une marche d’escalier. Quoi de plus normal, en haut de la Butte ? En haut de la Butte, quoi de plus normal ? Sur une marche d’escalier.

J’aurais pu penser ça, mais je ne l’ai pas fait, parce que je me suis arrêté, par mon regard alerté. Je me suis arrêté et c’est alors que j’ai su que cette femme était suspendue. Je l’ai su. J’ai su qu’il n’y avait pas d’escalier. J’ai su aussi qu’elle ne lisait pas et que si elle avait la tête baissée, c’est parce qu’elle regardait ses pieds.

Je n’ai pas voulu l’effrayer, d’abord. Je n’ai pas voulu arriver comme ça tout nigaud à lui faire peur et à risquer de la faire tomber, la femme suspendue. Alors, je suis resté loin d’elle. Fier d’avoir compris ce que les autres n’avaient pas su voir. Ils ne peuvent pas. Ce que les passants ne pouvaient penser… J’étais assez fier de moi d’avoir vu presque du premier coup d’œil qu’elle n’était pas âgée, cette femme aux cheveux gris. Qu’elle n’était pas si vieille, qu’elle ne lisait point assise sur une marche d’escalier. Et pour cause, elle était suspendue, cette femme-là.

Ce que je me demande aujourd’hui encore, à cet instant, tandis que la touristique C se presse pour monter dans le bus qui démarre sans s’arrêter. Ce que je me demande aujourd’hui, tandis que nous sommes le 15 avril… À quoi elle tenait cette femme-là, pour être si bien suspendue que ça ? À quoi elle tenait, je ne sais pas. Je n’ai pas voulu m’approcher de si près que ça. Je me le demande encore en repensant à ce jour-là, tandis que les broutilles continuent d’affoler la clientèle. Sans bien la regarder, cette femme suspendue là… Même aujourd’hui, le 10 ou le 15 du mois, je ne sais toujours pas. Pourquoi elle est la femme suspendue ? À quoi elle tient pour être suspendue comme ça, la femme suspendue ?

 

La chambre 708

Ana Cazor
021A015

*
(variation pour le hall de l’hôtel)
*

 

Depuis tôt ce matin, à l’heure où il fait encore nuit, ils se tassent dans le hall de l’hôtel. Ils font mine, ils s’agacent les uns les autres, ils tournent en rond, comme les petits poissons. Ils s’interpellent, ils se bousculent, ils s’attendent, ils se méprennent, ils s’excusent. Pardon, je n’avais pas vu… Votre pied ? Oui, c’est le mien.

Armé de mon bouclier, désabusé, je traverse la touristique C mal réveillée. À l’heure du check out, le temps de l’attente se compte en minutes de rêves perdus. Les paris des objets trouvés sont lancés : un passeport roumain, le C de Clientèle, un verre de vin, un couvercle, des boutons, plein de boutons, un adolescent. On n’est sûr de rien, c’est des paris j’vous dis, des paris d’objets trouvés qui plus est.

Pari perdu, la dernière compagnie aérienne a mis la clé sous la porte : c’est une image.
C’est le bordel, personne ne sait où est Belloncée. Ça s’énerve, ça s’agite. Y a personne qui sait faire fonctionner cette machine bordel de merde ? J’ai besoin d’un café.

On en est tous là.
Ils en sont tous là, pas moi.

Dehors, sur le parking, les fumées du moteur bleu intoxiquent les premiers, ceux qui sont toujours prêts, les agaçants : bien fait ! Mais comment tu vas faire pauv’con pour le prendre ton avion ?! Y a plus d’avion j’te dis ! Tu vas l’intégrer tête de bille ? Pas la peine d’être désagréable… M’enfin c’est pas parce qu’on te dit qu’c’est une image que c’est pas vrai !

Absent à leur monde, je suis un visiteur de cette cohue, un habitué des couloirs, des escaliers. Je ne suis pas de passage. Je vis au quatrième étage, dans la chambre 708. Les gens ne me croient pas. Ils pensent que je suis dyslexique parce que pour eux, une chambre au quatrième étage, ça devrait forcément commencer par un quatre, forcément, les gens…

Les gens ne comprennent pas ça.
Les gens ne l’ont pas comprise non plus, elle, la femme suspendue.

Chut ! C’est un secret ! Ne leur en parlez pas. Le secret de la Butte. J’y pense tout le temps. J’y ai encore passé toute la nuit. C’est pas parce qu’on a un lit qu’on est obligé d’y dormir. C’est pas parce qu’on n’est pas chez soi qu’on est obligé de rentrer, surtout quand il n’y a plus d’avion. À mon avis.

Habitués aux escaliers, les clients qui passent n’ont pas besoin de se donner la peine de l’imaginer la femme, assise sur une marche. Cette idée s’impose à eux sans qu’ils aient besoin d’y penser. Ils n’y pensent pas. Cette idée s’impose à eux sans qu’ils ne la voient. Ils ne pensent pas à la femme suspendue. Ils l’ignorent. Ils ne peuvent même pas l’imaginer.

Tandis que moi je sais. Chut ! N’en parle pas. C’est un secret.

Personne jusque-là n’avait porté la moindre attention à cette femme suspendue là. Peut-être parce qu’elle était de dos. Peut-être parce qu’elle ne faisait pas de bruit. Peut-être parce qu’elle avait les cheveux gris. Les clients, quel que soit leur âge, leur nationalité, passaient sans la voir, leur regard vidé l’imaginant assise sur une marche d’escalier. En haut de la Butte, quoi de plus normal ? Assise sur une marche d’escalier.

Moi qui passais par là, je n’y ai d’abord pas prêté attention. Sûrement parce que j’ai l’habitude de passer par là pour aller voir l’océan. J’aime bien l’océan. Peut-être parce que je leur ressemble aux gens, à ceux qui ne prêtent pas attention. Leur regard obsédé par l’heure, par la chambre, le dîner, le cocktail, le train, le téléphone et sa batterie, la clé. Ils ne peuvent pas prêter attention, ils n’ont pas le temps.

Finalement, mon regard s’est arrêté sur la femme suspendue et il s’est intrigué de la voir ainsi posturée. Alerté, je me suis arrêté pour mieux la regarder. Et alors, il m’est apparu une évidence que cette femme aux cheveux gris n’était pas si âgée qu’on aurait pu le croire. Si je m’étais contenté de passer, j’aurais pu penser qu’elle lisait là, la femme. J’aurais pu penser qu’elle lisait un livre, assise sur une marche d’escalier. Quoi de plus normal, en haut de la Butte ? En haut de la Butte, quoi de plus normal ? Sur une marche d’escalier.

J’aurais pu penser ça, mais je ne l’ai pas fait, parce que je me suis arrêté, par mon regard alerté. Je me suis arrêté et c’est alors que j’ai su que cette femme était suspendue. Je l’ai su. J’ai su qu’il n’y avait pas d’escalier. J’ai su aussi qu’elle ne lisait pas et que si elle avait la tête baissée, c’est parce qu’elle regardait ses pieds.

Je n’ai pas voulu l’effrayer, d’abord. Je n’ai pas voulu arriver comme ça tout nigaud à lui faire peur et à risquer de la faire tomber, la femme suspendue. Alors, je suis resté loin d’elle. Fier d’avoir compris ce que les autres n’avaient pas su voir. Ils ne peuvent pas. Ce que les passants ne pouvaient penser… J’étais assez fier de moi d’avoir vu presque du premier coup d’œil qu’elle n’était pas âgée, cette femme aux cheveux gris. Qu’elle n’était pas si vieille, qu’elle ne lisait point assise sur une marche d’escalier. Et pour cause, elle était suspendue, cette femme-là.

Ce que je me demande aujourd’hui encore, à cet instant, tandis que la touristique C se presse pour monter dans le bus qui démarre sans s’arrêter. Ce que je me demande aujourd’hui, tandis que nous sommes le 15 avril… À quoi elle tenait cette femme-là, pour être si bien suspendue que ça ? À quoi elle tenait, je ne sais pas. Je n’ai pas voulu m’approcher de si près que ça. Je me le demande encore en repensant à ce jour-là, tandis que les broutilles continuent d’affoler la clientèle. Sans bien la regarder, cette femme suspendue là… Même aujourd’hui, le 10 ou le 15 du mois, je ne sais toujours pas. Pourquoi elle est la femme suspendue ? À quoi elle tient pour être suspendue comme ça, la femme suspendue ?

 

La chambre 708