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Note : Est-ce que l’hôtel est influencé par les rêves ? L’hôtel palimpseste contient tous ces tunnels qui relient certains espaces aux autres et conduisent vers ces ruines enfouies sous la construction. Est-ce que l’hôtel se connecte aux femmes pendant leur sommeil ? Pourquoi et comment mon ancienne chambre, la 44, a disparu ? Est-elle réellement effacée ou pourrais-je la regagner en passant par la serre ? Est-ce un phénomène qui a à voir avec la maquette de Silvia ? Il faudra que j’aille voir tout ça quand j’aurai retrouvé l’usage de mon corps et ma tête, toujours déshydratés.

***

Tamisha est aux petits soins avec moi, elle me fait des tisanes. J’ai essayé de manger, mais je suis encore malade si j’avale quoi que ce soit. Je reste couchée dans son lit. Je la trouve splendide, vraiment fascinante, tout ce qu’elle fait. J’ai toujours trouvé les rapports de domination sexuelle intéressants, surtout s’ils vont à l’encontre des normes genrées qui veulent que l’homme soit dominateur.

« Beaucoup de mes clients américains sont des chefs d’entreprise, des hommes de pouvoir dans la vie, mais qui veulent se faire soumettre dans leurs sexualités. Il y en a qui aiment se faire humilier. Je pense que ça vient beaucoup d’une espèce de conscience que leurs privilèges viennent avec des effets collatéraux. »

Je ne suis jamais tout à fait sûre de ses sarcasmes, et j’adore ça.

*

Je m’endors un instant et rêve à Madame Dou. Nous sommes à l’hôtel, mais il me semble que c’est avant que j’arrive, peut-être dans un passé proche. Nous sommes assises dans les estrades de la cour intérieure devant un spectacle. Je ne reconnais pas les comédiennes. Il y a un grand rassemblement, on semble être heureuses. Puis Madame Dou me demande de l’accompagner à sa cabane. Nous nous levons au milieu des autres femmes assises, je m’excuse. Nous sortons par le chemin Est, qui va vers la forêt. Croisons quelques oiseaux en marchant vers un versant plus au Sud, entre la serre et la tente Est. Puis j’aperçois sa cabane. Elle ressemble à la maison de ma mère, celle où elle a vécu étant enfant. Où je ne suis jamais entrée parce qu’elle ne lui appartenait plus. Mais que je reconnais toujours parce qu’au bout de ce rang, dans le champ qui va de la maison maternelle au shack de mon grand-père. Elle est blanche et minuscule, quand je pense aux six enfants que ma grand-mère y a élevés. Je me remémore ma mère peut-être parce que Madame Dou est englobante. On entre dans un petit salon très coquet, avec deux télés. Une ancienne analogique, qui laisse toujours un filet de son et qui ferme en éteignant l’image par le milieu, et une moins vieille. Sur la jeune télé, il y a des images de mon enfance avec la famille. Puis en avançant, on se retrouve devant un escalier qui nous amène vers les pièces. Trois chambres se trouvent à l’étage, la mienne est la première, j’ai perdu ma clé. Madame Dou a un passe-partout. Je vais à ma chambre, Madame Dou dans la sienne adjacente. On se met en maillots de bain parce qu’elle veut aller se baigner. Elle est très vieille, plus que dans mon souvenir, je l’ai aidée à monter les marches. Elle se change et arrive à ma chambre qui est très en désordre. J’arrête de me dévêtir pour lire les messages qui sont arrivés dans un panier. Une boîte ? Un message anonyme et autre chose, je ne sais plus.

Qui est donc Madame Dou ? Comment est-elle arrivée ici ? Est-elle une sorte d’ancienne béguine ou une sorcière qui n’est jamais décédée ?

 

fig. 11 — La maisonnette de Madame Dou

 

J’arrive enfin à me lever et je descends de l’étage pour aller dîner. Mais juste avant, je fais un détour vers la bibliothèque. En bas, Roaa donne un cours d’alphabétisation. Elle me voit arriver et me présente à sa classe. Je suis gênée, mais je les salue. Roaa me demande si je veux bien l’aider et je me sens mal de dire non alors je l’assiste. Certaines savent écrire, d’autres pas, il y en a une qui arrive à lire lentement. Elles viennent surtout de pays africains en guerre, et l’éducation des filles est souvent une des premières choses qui disparaît dans les zones en conflit. Anila et Ruba sont Soudanaises comme Roaa, Dahabo Faya et Makko sont Somaliennes, Bertina et Kebe Nigériennes, la plus jeune est Syrienne, puis les autres sont Irakiennes, Congolaises, Lybiennes, Yéménites. Je ne me souviens pas encore de tous les noms. Roaa leur apprend des rudiments de français et d’anglais, si elles veulent passer vers l’Europe ou l’Amérique. Ce sont les plus débutantes.

« Elles sont quand même très studieuses. Pour certaines, l’école est vue comme un grand privilège, pour d’autres, c’est un retour à un endroit sécuritaire. Elles veulent apprendre, elles ne savent pas quand on va leur retirer encore le droit de le faire, et pour moi, c’est vraiment un cadeau. »

Roaa et moi nous rendons vers la cuisine pour le dîner. Dans la file, je prends un plateau et attends devant les cuisinières du jour. Je croise Silvia, qui me sert en souriant et en me demandant si tout va bien. J’acquiesce et je me rappelle de la disparition de la chambre 44.

 

Ouvrir le Calepin
Retrouver Madame Dou
Explorer l’océan Est

Note : Est-ce que l’hôtel est influencé par les rêves ? L’hôtel palimpseste contient tous ces tunnels qui relient certains espaces aux autres et conduisent vers ces ruines enfouies sous la construction. Est-ce que l’hôtel se connecte aux femmes pendant leur sommeil ? Pourquoi et comment mon ancienne chambre, la 44, a disparu ? Est-elle réellement effacée ou pourrais-je la regagner en passant par la serre ? Est-ce un phénomène qui a à voir avec la maquette de Silvia ? Il faudra que j’aille voir tout ça quand j’aurai retrouvé l’usage de mon corps et ma tête, toujours déshydratés.

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Tamisha est aux petits soins avec moi, elle me fait des tisanes. J’ai essayé de manger, mais je suis encore malade si j’avale quoi que ce soit. Je reste couchée dans son lit. Je la trouve splendide, vraiment fascinante, tout ce qu’elle fait. J’ai toujours trouvé les rapports de domination sexuelle intéressants, surtout s’ils vont à l’encontre des normes genrées qui veulent que l’homme soit dominateur.

« Beaucoup de mes clients américains sont des chefs d’entreprise, des hommes de pouvoir dans la vie, mais qui veulent se faire soumettre dans leurs sexualités. Il y en a qui aiment se faire humilier. Je pense que ça vient beaucoup d’une espèce de conscience que leurs privilèges viennent avec des effets collatéraux. »

Je ne suis jamais tout à fait sûre de ses sarcasmes, et j’adore ça.

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Je m’endors un instant et rêve à Madame Dou. Nous sommes à l’hôtel, mais il me semble que c’est avant que j’arrive, peut-être dans un passé proche. Nous sommes assises dans les estrades de la cour intérieure devant un spectacle. Je ne reconnais pas les comédiennes. Il y a un grand rassemblement, on semble être heureuses. Puis Madame Dou me demande de l’accompagner à sa cabane. Nous nous levons au milieu des autres femmes assises, je m’excuse. Nous sortons par le chemin Est, qui va vers la forêt. Croisons quelques oiseaux en marchant vers un versant plus au Sud, entre la serre et la tente Est. Puis j’aperçois sa cabane. Elle ressemble à la maison de ma mère, celle où elle a vécu étant enfant. Où je ne suis jamais entrée parce qu’elle ne lui appartenait plus. Mais que je reconnais toujours parce qu’au bout de ce rang, dans le champ qui va de la maison maternelle au shack de mon grand-père. Elle est blanche et minuscule, quand je pense aux six enfants que ma grand-mère y a élevés. Je me remémore ma mère peut-être parce que Madame Dou est englobante. On entre dans un petit salon très coquet, avec deux télés. Une ancienne analogique, qui laisse toujours un filet de son et qui ferme en éteignant l’image par le milieu, et une moins vieille. Sur la jeune télé, il y a des images de mon enfance avec la famille. Puis en avançant, on se retrouve devant un escalier qui nous amène vers les pièces. Trois chambres se trouvent à l’étage, la mienne est la première, j’ai perdu ma clé. Madame Dou a un passe-partout. Je vais à ma chambre, Madame Dou dans la sienne adjacente. On se met en maillots de bain parce qu’elle veut aller se baigner. Elle est très vieille, plus que dans mon souvenir, je l’ai aidée à monter les marches. Elle se change et arrive à ma chambre qui est très en désordre. J’arrête de me dévêtir pour lire les messages qui sont arrivés dans un panier. Une boîte ? Un message anonyme et autre chose, je ne sais plus.

Qui est donc Madame Dou ? Comment est-elle arrivée ici ? Est-elle une sorte d’ancienne béguine ou une sorcière qui n’est jamais décédée ?

 

fig. 11 — La maisonnette de Madame Dou

 

J’arrive enfin à me lever et je descends de l’étage pour aller dîner. Mais juste avant, je fais un détour vers la bibliothèque. En bas, Roaa donne un cours d’alphabétisation. Elle me voit arriver et me présente à sa classe. Je suis gênée, mais je les salue. Roaa me demande si je veux bien l’aider et je me sens mal de dire non alors je l’assiste. Certaines savent écrire, d’autres pas, il y en a une qui arrive à lire lentement. Elles viennent surtout de pays africains en guerre, et l’éducation des filles est souvent une des premières choses qui disparaît dans les zones en conflit. Anila et Ruba sont Soudanaises comme Roaa, Dahabo Faya et Makko sont Somaliennes, Bertina et Kebe Nigériennes, la plus jeune est Syrienne, puis les autres sont Irakiennes, Congolaises, Lybiennes, Yéménites. Je ne me souviens pas encore de tous les noms. Roaa leur apprend des rudiments de français et d’anglais, si elles veulent passer vers l’Europe ou l’Amérique. Ce sont les plus débutantes.

« Elles sont quand même très studieuses. Pour certaines, l’école est vue comme un grand privilège, pour d’autres, c’est un retour à un endroit sécuritaire. Elles veulent apprendre, elles ne savent pas quand on va leur retirer encore le droit de le faire, et pour moi, c’est vraiment un cadeau. »

Roaa et moi nous rendons vers la cuisine pour le dîner. Dans la file, je prends un plateau et attends devant les cuisinières du jour. Je croise Silvia, qui me sert en souriant et en me demandant si tout va bien. J’acquiesce et je me rappelle de la disparition de la chambre 44.

 

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