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Je n’ai pas été seule dans une pièce depuis environ trois années. Je me retrouve face à moi-même, juste avec ma mémoire. Deux semaines dans la solitude de cette chambre me font me sentir coupable. Vis-à-vis des miennes, celles qui sont restées là-bas ou dans les camps.

Est-ce que Nadia est dans une autre chambre quelque part ici ? Elle est trop jeune pour vivre seule, après tout ce qui lui est arrivé. Je regarde mon téléphone tous les jours en espérant revoir l’image apparaître grâce à la semoule. Je me doute bien que c’est perdu d’avance, mais je n’ai rien d’autre à faire. Je regarde par la fenêtre cette neige. Mon reflet dans la vitre blanche, comme si j’étais dehors.

*

Si elle n’était pas malade, peut-être qu’elles l’ont mise en quarantaine avant moi. Elle est peut-être ici.

*

Je me suis lavé les pieds pendant une heure, puis je suis restée encore deux heures dans un bain avec de la mousse, que je réchauffais à mesure. J’ai lavé mes cheveux qui m’arrivent maintenant jusqu’aux hanches. Je les cache sous mon hijab, je me suis beaucoup cachée récemment. Mon voile, je ne le portais plus en 2011. Je l’ai remis. C’est un dévoilement qui dérange encore et qui aussi me rend plus vulnérable. Je préfère passer inaperçue dans les camps et dans les rues, et dans la prison.

La pensée de cet endroit me fait ouvrir le robinet pour couler plus d’eau chaude. Soulever le bouchon des orteils. Le reboucher. Fermer l’eau. Me caler. Noyer le spasme.

Immergée dans la chaleur, je laisse mes mains flotter vers le haut. Je fais quelques bulles avec mon nez. Je joue avec la pression des tympans. J’entends une déflagration. Puis une autre. À mesure que mes tympans se soulèvent. Boum. Boum.

Il y a eu les manifestations, j’y allais avec beaucoup de femmes. Avec les filles de l’université. Un peu comme ici. Je retourne à l’envers. Je suis peut-être revenue en arrière, mais je sais que non. Il n’y a plus rien de bon là d’où j’arrive. Et puis je ne sais plus d’où je viens. J’ai été partout. J’ai bougé. Mon corps m’a portée et mon esprit a suivi. Ou alors je suis morte par dedans.

*

La salle de bain dans la chambre 77 est toute en buée. J’essuie le miroir qui me fait apparaître. Mes contours sont tous effacés. Je ne suis plus vraiment un corps avec délimitations. Je suis une tache. J’apparais. Je vais à la fenêtre et essuie cette vitre qui me réfléchit dans un paysage de neige. Est-ce que je suis dans une nouvelle escale ?

Je peigne mes cheveux en partant du bas. J’arrive vers la racine après quelques minutes. Je les laisse sécher tout autour de moi, comme des vêtements, comme une couverture. Il y a de la nourriture dans le réfrigérateur. Je serais stupide de vouloir partir d’ici.

 

Descendre dans les tréfonds avec Yasmine
Descendre dans les tréfonds avec Madame Dou

Je n’ai pas été seule dans une pièce depuis environ trois années. Je me retrouve face à moi-même, juste avec ma mémoire. Deux semaines dans la solitude de cette chambre me font me sentir coupable. Vis-à-vis des miennes, celles qui sont restées là-bas ou dans les camps.

Est-ce que Nadia est dans une autre chambre quelque part ici ? Elle est trop jeune pour vivre seule, après tout ce qui lui est arrivé. Je regarde mon téléphone tous les jours en espérant revoir l’image apparaître grâce à la semoule. Je me doute bien que c’est perdu d’avance, mais je n’ai rien d’autre à faire. Je regarde par la fenêtre cette neige. Mon reflet dans la vitre blanche, comme si j’étais dehors.

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Si elle n’était pas malade, peut-être qu’elles l’ont mise en quarantaine avant moi. Elle est peut-être ici.

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Je me suis lavé les pieds pendant une heure, puis je suis restée encore deux heures dans un bain avec de la mousse, que je réchauffais à mesure. J’ai lavé mes cheveux qui m’arrivent maintenant jusqu’aux hanches. Je les cache sous mon hijab, je me suis beaucoup cachée récemment. Mon voile, je ne le portais plus en 2011. Je l’ai remis. C’est un dévoilement qui dérange encore et qui aussi me rend plus vulnérable. Je préfère passer inaperçue dans les camps et dans les rues, et dans la prison.

La pensée de cet endroit me fait ouvrir le robinet pour couler plus d’eau chaude. Soulever le bouchon des orteils. Le reboucher. Fermer l’eau. Me caler. Noyer le spasme.

Immergée dans la chaleur, je laisse mes mains flotter vers le haut. Je fais quelques bulles avec mon nez. Je joue avec la pression des tympans. J’entends une déflagration. Puis une autre. À mesure que mes tympans se soulèvent. Boum. Boum.

Il y a eu les manifestations, j’y allais avec beaucoup de femmes. Avec les filles de l’université. Un peu comme ici. Je retourne à l’envers. Je suis peut-être revenue en arrière, mais je sais que non. Il n’y a plus rien de bon là d’où j’arrive. Et puis je ne sais plus d’où je viens. J’ai été partout. J’ai bougé. Mon corps m’a portée et mon esprit a suivi. Ou alors je suis morte par dedans.

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La salle de bain dans la chambre 77 est toute en buée. J’essuie le miroir qui me fait apparaître. Mes contours sont tous effacés. Je ne suis plus vraiment un corps avec délimitations. Je suis une tache. J’apparais. Je vais à la fenêtre et essuie cette vitre qui me réfléchit dans un paysage de neige. Est-ce que je suis dans une nouvelle escale ?

Je peigne mes cheveux en partant du bas. J’arrive vers la racine après quelques minutes. Je les laisse sécher tout autour de moi, comme des vêtements, comme une couverture. Il y a de la nourriture dans le réfrigérateur. Je serais stupide de vouloir partir d’ici.

 

Descendre dans les tréfonds avec Yasmine
Descendre dans les tréfonds avec Madame Dou