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À l’époque, c’était encore plutôt rare d’avoir comme Capitaines, des personnes qui s’identifiaient autrement qu’au genre masculin. Tous les équipages étaient majoritairement genrés d’une seule façon, alors y fallait s’attendre à ce que ça ne soit pas une place qui plaisent aux personnes qui me ressemblent. Dès que j’ai commencé pourtant, j’ai découvert que j’avais cette autorité naturelle, un certain cran ou un leadership qui ne m’amenaient pas de commentaires déplacés. Je pense même que mes coéquipier·ères avaient en fait, toustes une certaine frousse vis-à-vis de moi. C’est sans doute ce qui a fait qu’à vingt-cinq ans, je me suis mis·e à diriger des équipages sur toutes les mers. J’ai eu quarante-six ans cette année, et je peux dire que ça fait du bien de voir des plus jeunes, comme Farah entre autres, qui militent pour notre reconnaissance en tant que personnes enby ou bigenres. Iel est bien à l’affût de ça, quand iel se connecte sur l’internet du bateau. C’est pas nouveau pour moi en fait, je l’ai toujours su, ressenti, et puis j’étais butch alors je me disais, j’aime les personnes féminines et puis c’est tout. Mais plus on est placé·e devant l’évidence de l’esclavage des genres au profit des guerres et de l’industrie, plus on devient révolté·e. Moi je refuse un monde qui classe, qui sépare, qui hiérarchise, délimite. Les gens me genrent comme iels veulent, moi je les dégenre toustes.

Je me suis fait ma propre place dans mon île. C’est très dur de le voir, d’être au front de ça, de toutes les personnes traité·es comme faibles, inutiles, comme de la chair à canon, des proies. Les personnes qui s’identifient au genre féminin, d’abord, puis les personnes queers. Tous les pays en guerre les écrasent. Et ça, c’est avant d’entrer dans les enjeux ethniques ou religieux. La binarité crée l’esclavage. Ya pas femmes et hommes comme ya pas blancs et autres, chrétiens ou musulmans, sunnites ou chiites. Ya juste un tas de personnes prisonnières d’un système qui n’est profitable qu’au pouvoir. C’est pour ça que je m’entoure d’insurgé·es.

On a internet en mer pour la sécurité, alors qu’on maintient l’accès nul sur le site de l’hôtel. Perso c’est pas mon idée, mais je me rallie au groupe. C’est vrai qu’on communique mieux avec toustes quand on n’a pas les machines entre les jambes. Mais en même temps, le wifi aiderait sûrement à beaucoup de choses dans la place. Et puis beaucoup de nouveaux·elles arrivant·es ont besoin d’entrer en contact avec leurs familles. Moi souvent, quand j’en vois un·e qui se promène avec son cell à la recherche de ses barres, je lui donne le code du bateau. Mais y faut que ça demeure un truc plutôt clandestin. Je ne suis pas sûr·e que ça ferait plaisir à Doula et Silvia. Mon équipage a l’ordre de maintenir sa langue. Ya que moi qui peux dire pour le code.

*

J’ai pensé à Tamisha c’est sûr, dès que je l’ai vu·e je me suis dit, en voilà un·e qui ne s’en laisse pas imposer. Mais iel est naupathique. Je pense demander à Keno s’y existe un remède quelconque parce que je pense qu’y me lé faut. Après j’ai trouvé Yusra, un·e Yéménite qui en connaît pas mal sur la navigation. Iel est revenu·e presque tous les soirs pour nous voir amarrer depuis la fin de son emmuration. Y faut que j’aille rendre visite à Doula pour savoir s’iel a trouvé une perle. Je connais moins les personnes des camps Sud et Est. Je les vois sur le bateau, évidemment, mais c’est plutôt l’équipage qui interagit avec iels. Moi je suis dans ma cabine. Je m’en absente pour aider à les pêcher ou si on a des problèmes avec d’autres bateaux. Y faut que je sorte alors toute ma bonne volonté pour ne pas perdre mon sang-froid. Ya des gardes-côtes qui sont pires que des chien·nes. Mais ça va, avec les années, je deviens de plus en plus iguane.

*

Quand iel se réveille, dans la chambre où Doula m’a dit qu’iel se trouvait, iel n’a pas l’air de comprendre où iel est. D’abord iel se retourne et m’aperçoit et me reconnaît. Iel cherche son téléphone, que je lui tends.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Où est allée la grosse bête ? » Je sens une sorte de panique lé gagner. « Ça va aller, tu es en sécurité Yasmine, ya pas d’autre bête que toi et moi ici. Tu sais que si tu veux du wifi pour ton cell, j’en ai sur le bateau ? » D’un coup, iel change d’air. « Oui ! J’en aurais besoin ! C’est urgent ! »
J’explique que j’ai besoin d’une personne sur l’équipage. Iel est réticent·e.

« Je ne vais pas te ramener, je te garde avec moi sur le bateau, on sera des boucanie·ères, sans titre de colonisation. Et on revient ici toutes les nuits. Je pense que c’est arrivé dix fois en cinq ans qu’on a dû rester en mer plus longtemps.
— Je peux y penser ?
— Regarde, je te propose de venir sur le navire et on en discute avec d’autres personnes. »
Iel accepte.

Warsama Farah et Maria nous accompagnent au vaisseau. Là-bas, on rejoint Tamisha et Yusra qui parlent avec Keno, qui a amené un sirop à la mélisse à Tamish pour les vagues. On embarque et Keno nous salue depuis le pont pendant que Farah largue les amarres.

« Je ne veux pas aller bien loin, je vous le dis tout de suite, alors pas besoin de paniquer. Je veux juste vous montrer des rudiments, et ne vous gênez pas pour me poser des questions à moi ou à Farah et Maria. Warsama va piloter pendant la formation. Comment tu te sens Tamisha ?
— Étrangement bien. »

Ce sont des personnes brillantes et battantes, je pense que c’est un bon filon, y faut toujours se fier à son guts. Yusra est très à l’aise, iel a servi dans l’armée avant de devenir militant·e et d’avoir à se sauver du Yémen pendant la guerre. Iel connaît les manœuvres maritimes à cause de quelques années dans la patrouille navale comme officier·ère. Ça augure plutôt bien. Yasmine était aussi activiste en Syrie, documentariste en fait. Iel l’a quittée après quelques années d’incarcération, avec sa sœur. Pour ce qui est de Tamisha, iel connaît déjà bien l’équipage et je sais aussi ses penchants combattants. Nous nous sommes bien entendu·es depuis son arrivée. Iel est aussi venu·e nous rejoindre par iel-même sur le pont pour faire connaissance. On a vibé.

À la fin de la journée, mes ancien·es et nouveaux·elles officier·ères et apprenti·es étaient content·es et se sentaient fort·es, ça m’a rendu fier·ère. Je pense que ça va pour aujourd’hui.

 

Rester sur le bateau avec Tamisha
Quitter le bateau avec Yasmine

À l’époque, c’était encore plutôt rare d’avoir comme Capitaines, des personnes qui s’identifiaient autrement qu’au genre masculin. Tous les équipages étaient majoritairement genrés d’une seule façon, alors y fallait s’attendre à ce que ça ne soit pas une place qui plaisent aux personnes qui me ressemblent. Dès que j’ai commencé pourtant, j’ai découvert que j’avais cette autorité naturelle, un certain cran ou un leadership qui ne m’amenaient pas de commentaires déplacés. Je pense même que mes coéquipier·ères avaient en fait, toustes une certaine frousse vis-à-vis de moi. C’est sans doute ce qui a fait qu’à vingt-cinq ans, je me suis mis·e à diriger des équipages sur toutes les mers. J’ai eu quarante-six ans cette année, et je peux dire que ça fait du bien de voir des plus jeunes, comme Farah entre autres, qui militent pour notre reconnaissance en tant que personnes enby ou bigenres. Iel est bien à l’affût de ça, quand iel se connecte sur l’internet du bateau. C’est pas nouveau pour moi en fait, je l’ai toujours su, ressenti, et puis j’étais butch alors je me disais, j’aime les personnes féminines et puis c’est tout. Mais plus on est placé·e devant l’évidence de l’esclavage des genres au profit des guerres et de l’industrie, plus on devient révolté·e. Moi je refuse un monde qui classe, qui sépare, qui hiérarchise, délimite. Les gens me genrent comme iels veulent, moi je les dégenre toustes.

Je me suis fait ma propre place dans mon île. C’est très dur de le voir, d’être au front de ça, de toutes les personnes traité·es comme faibles, inutiles, comme de la chair à canon, des proies. Les personnes qui s’identifient au genre féminin, d’abord, puis les personnes queers. Tous les pays en guerre les écrasent. Et ça, c’est avant d’entrer dans les enjeux ethniques ou religieux. La binarité crée l’esclavage. Ya pas femmes et hommes comme ya pas blancs et autres, chrétiens ou musulmans, sunnites ou chiites. Ya juste un tas de personnes prisonnières d’un système qui n’est profitable qu’au pouvoir. C’est pour ça que je m’entoure d’insurgé·es.

On a internet en mer pour la sécurité, alors qu’on maintient l’accès nul sur le site de l’hôtel. Perso c’est pas mon idée, mais je me rallie au groupe. C’est vrai qu’on communique mieux avec toustes quand on n’a pas les machines entre les jambes. Mais en même temps, le wifi aiderait sûrement à beaucoup de choses dans la place. Et puis beaucoup de nouveaux·elles arrivant·es ont besoin d’entrer en contact avec leurs familles. Moi souvent, quand j’en vois un·e qui se promène avec son cell à la recherche de ses barres, je lui donne le code du bateau. Mais y faut que ça demeure un truc plutôt clandestin. Je ne suis pas sûr·e que ça ferait plaisir à Doula et Silvia. Mon équipage a l’ordre de maintenir sa langue. Ya que moi qui peux dire pour le code.

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J’ai pensé à Tamisha c’est sûr, dès que je l’ai vu·e je me suis dit, en voilà un·e qui ne s’en laisse pas imposer. Mais iel est naupathique. Je pense demander à Keno s’y existe un remède quelconque parce que je pense qu’y me lé faut. Après j’ai trouvé Yusra, un·e Yéménite qui en connaît pas mal sur la navigation. Iel est revenu·e presque tous les soirs pour nous voir amarrer depuis la fin de son emmuration. Y faut que j’aille rendre visite à Doula pour savoir s’iel a trouvé une perle. Je connais moins les personnes des camps Sud et Est. Je les vois sur le bateau, évidemment, mais c’est plutôt l’équipage qui interagit avec iels. Moi je suis dans ma cabine. Je m’en absente pour aider à les pêcher ou si on a des problèmes avec d’autres bateaux. Y faut que je sorte alors toute ma bonne volonté pour ne pas perdre mon sang-froid. Ya des gardes-côtes qui sont pires que des chien·nes. Mais ça va, avec les années, je deviens de plus en plus iguane.

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Quand iel se réveille, dans la chambre où Doula m’a dit qu’iel se trouvait, iel n’a pas l’air de comprendre où iel est. D’abord iel se retourne et m’aperçoit et me reconnaît. Iel cherche son téléphone, que je lui tends.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Où est allée la grosse bête ? » Je sens une sorte de panique lé gagner. « Ça va aller, tu es en sécurité Yasmine, ya pas d’autre bête que toi et moi ici. Tu sais que si tu veux du wifi pour ton cell, j’en ai sur le bateau ? » D’un coup, iel change d’air. « Oui ! J’en aurais besoin ! C’est urgent ! »
J’explique que j’ai besoin d’une personne sur l’équipage. Iel est réticent·e.

« Je ne vais pas te ramener, je te garde avec moi sur le bateau, on sera des boucanie·ères, sans titre de colonisation. Et on revient ici toutes les nuits. Je pense que c’est arrivé dix fois en cinq ans qu’on a dû rester en mer plus longtemps.
— Je peux y penser ?
— Regarde, je te propose de venir sur le navire et on en discute avec d’autres personnes. »
Iel accepte.

Warsama Farah et Maria nous accompagnent au vaisseau. Là-bas, on rejoint Tamisha et Yusra qui parlent avec Keno, qui a amené un sirop à la mélisse à Tamish pour les vagues. On embarque et Keno nous salue depuis le pont pendant que Farah largue les amarres.

« Je ne veux pas aller bien loin, je vous le dis tout de suite, alors pas besoin de paniquer. Je veux juste vous montrer des rudiments, et ne vous gênez pas pour me poser des questions à moi ou à Farah et Maria. Warsama va piloter pendant la formation. Comment tu te sens Tamisha ?
— Étrangement bien. »

Ce sont des personnes brillantes et battantes, je pense que c’est un bon filon, y faut toujours se fier à son guts. Yusra est très à l’aise, iel a servi dans l’armée avant de devenir militant·e et d’avoir à se sauver du Yémen pendant la guerre. Iel connaît les manœuvres maritimes à cause de quelques années dans la patrouille navale comme officier·ère. Ça augure plutôt bien. Yasmine était aussi activiste en Syrie, documentariste en fait. Iel l’a quittée après quelques années d’incarcération, avec sa sœur. Pour ce qui est de Tamisha, iel connaît déjà bien l’équipage et je sais aussi ses penchants combattants. Nous nous sommes bien entendu·es depuis son arrivée. Iel est aussi venu·e nous rejoindre par iel-même sur le pont pour faire connaissance. On a vibé.

À la fin de la journée, mes ancien·es et nouveaux·elles officier·ères et apprenti·es étaient content·es et se sentaient fort·es, ça m’a rendu fier·ère. Je pense que ça va pour aujourd’hui.

 

Rester sur le bateau avec Tamisha
Quitter le bateau avec Yasmine