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Maman était sûre que j’étais morte. Je suis restée sur le bateau toute la nuit, je ne vais jamais retourner dans l’hôtel qui contient cet autre monstre. Ici je peux voir ma mère et mes plus jeunes sœurs qui sont restées à Safita. Nous pleurons chaque fois qu’on apparaît dans nos écrans. Des pleurs de soulagement et de bonheur de se savoir vivantes, mais aussi des pleurs de tristesse devant la disparition de Nadia, ma jeune sœur, et la mort de tant de personnes que l’on aimait. J’ai accepté une sorte de deuil après être passée par l’enfer sous la cave. Quand j’attendais, enfermée dans cet entre-deux devant les quatre portes, j’ai dit adieu à ma petite sœur en mangeant le citron.
Je filme cet épais brouillard sur la mer Ouest.

 

 

*

J’ai lu toutes les actualités sur mon pays, les régions prises par Daech, ou les Kurdes, l’ASL, les Turcs ou le régime. C’est une morphologie évolutive. Tout ça aussi est devenu labyrinthique, on ne sait plus où aller sans marcher sur une mine, explique notre tante qui est demeurée à Homs. Toutes les villes sont en ruine. Les gens commencent à reconstruire, mais il n’y a pas beaucoup d’argent. Et puis, il faut attendre que la Syrie redevienne habitable.

Certaines amies et amis sont en Jordanie, d’autres en Turquie, sinon en Allemagne ou au Royaume-Uni. Moi je ne sais pas où je me trouve et je ne m’attache plus vraiment aux idées nationalistes. Je le vois que toutes et tous fuient. Nous nous sauvons vers des pays qui nous rejettent sous principe de sauvegarde de leur identité nationale. J’imagine que c’est facile d’avoir l’impression de se ressembler, quand toutes les personnes qui sont autour de nous ont vécu les mêmes vies. Chez nous, les divisions européennes et américaines ont créé des guerres infinies. Ici, nous sommes toutes arrivées d’ailleurs, il y a le voyage sur la mer qui nous rassemble.

*

Kass ne veut pas que je dorme encore sur le bateau. Je me rends à la cabane dans le bois où je cogne à la porte. Bao m’ouvre et je demande si je peux habiter dans la première chambre. « Oui, il n’y a personne, il y a de la place. »

Si seulement c’était toujours aussi simple. Je monte l’escalier et vais vers la deuxième pièce. Dans le cadre de la porte, je remercie Madame Dou.

*

Ma chambre semble avoir été celle de plusieurs personnes. Il y a des photos avec différents visages, des valises, beaucoup de vêtements anciens. Madame Dou a dit que je pouvais prendre tout ce que je voulais. Je regarde les carnets, écrits dans toutes les langues, les chaussures. Puis un bruit, plutôt soudain, se répercute dans la fenêtre. Je crie et me couche sur le sol. Rien ne se passe. Je suis restée traumatisée par beaucoup de sons, dès qu’ils retentissent un peu fort ou me surprennent. Je vais à la fenêtre et remarque cet oiseau assommé, étendu sur le pourtour. J’ouvre la vitre pour mieux l’observer. Ça fait quelque temps que je n’ai pas pu regarder un animal. Ses pattes fragiles sont croisées, élégantes. L’oiseau a de belles griffes. J’aime aussi son plumage noir. Ce n’est pas une espèce qui m’est familière. Je ne sais pas si c’est un oiseau qui existe chez moi. Je ne me suis jamais intéressée aux oiseaux. Pourtant aujourd’hui, quelque chose semble me lier à lui. Nous sommes en migration.

 

Traverser l’océan Ouest sur l’Argo
Rejoindre l’océan Est avec la Québécoise

Maman était sûre que j’étais morte. Je suis restée sur le bateau toute la nuit, je ne vais jamais retourner dans l’hôtel qui contient cet autre monstre. Ici je peux voir ma mère et mes plus jeunes sœurs qui sont restées à Safita. Nous pleurons chaque fois qu’on apparaît dans nos écrans. Des pleurs de soulagement et de bonheur de se savoir vivantes, mais aussi des pleurs de tristesse devant la disparition de Nadia, ma jeune sœur, et la mort de tant de personnes que l’on aimait. J’ai accepté une sorte de deuil après être passée par l’enfer sous la cave. Quand j’attendais, enfermée dans cet entre-deux devant les quatre portes, j’ai dit adieu à ma petite sœur en mangeant le citron.
Je filme cet épais brouillard sur la mer Ouest.

 

 

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J’ai lu toutes les actualités sur mon pays, les régions prises par Daech, ou les Kurdes, l’ASL, les Turcs ou le régime. C’est une morphologie évolutive. Tout ça aussi est devenu labyrinthique, on ne sait plus où aller sans marcher sur une mine, explique notre tante qui est demeurée à Homs. Toutes les villes sont en ruine. Les gens commencent à reconstruire, mais il n’y a pas beaucoup d’argent. Et puis, il faut attendre que la Syrie redevienne habitable.

Certaines amies et amis sont en Jordanie, d’autres en Turquie, sinon en Allemagne ou au Royaume-Uni. Moi je ne sais pas où je me trouve et je ne m’attache plus vraiment aux idées nationalistes. Je le vois que toutes et tous fuient. Nous nous sauvons vers des pays qui nous rejettent sous principe de sauvegarde de leur identité nationale. J’imagine que c’est facile d’avoir l’impression de se ressembler, quand toutes les personnes qui sont autour de nous ont vécu les mêmes vies. Chez nous, les divisions européennes et américaines ont créé des guerres infinies. Ici, nous sommes toutes arrivées d’ailleurs, il y a le voyage sur la mer qui nous rassemble.

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Kass ne veut pas que je dorme encore sur le bateau. Je me rends à la cabane dans le bois où je cogne à la porte. Bao m’ouvre et je demande si je peux habiter dans la première chambre. « Oui, il n’y a personne, il y a de la place. »

Si seulement c’était toujours aussi simple. Je monte l’escalier et vais vers la deuxième pièce. Dans le cadre de la porte, je remercie Madame Dou.

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Ma chambre semble avoir été celle de plusieurs personnes. Il y a des photos avec différents visages, des valises, beaucoup de vêtements anciens. Madame Dou a dit que je pouvais prendre tout ce que je voulais. Je regarde les carnets, écrits dans toutes les langues, les chaussures. Puis un bruit, plutôt soudain, se répercute dans la fenêtre. Je crie et me couche sur le sol. Rien ne se passe. Je suis restée traumatisée par beaucoup de sons, dès qu’ils retentissent un peu fort ou me surprennent. Je vais à la fenêtre et remarque cet oiseau assommé, étendu sur le pourtour. J’ouvre la vitre pour mieux l’observer. Ça fait quelque temps que je n’ai pas pu regarder un animal. Ses pattes fragiles sont croisées, élégantes. L’oiseau a de belles griffes. J’aime aussi son plumage noir. Ce n’est pas une espèce qui m’est familière. Je ne sais pas si c’est un oiseau qui existe chez moi. Je ne me suis jamais intéressée aux oiseaux. Pourtant aujourd’hui, quelque chose semble me lier à lui. Nous sommes en migration.

 

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