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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

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Chambre 75 #2

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel

Laurence ErmacoVa
020A013

 

Pourquoi avais-je appelé la réception de l’hôtel et demandé de me réserver une chambre pour ce soir ? La 75 pour être exacte. Je ne saurais le dire. La personne à la réception avait immédiatement reconnu ma voix.
Salut Belloncé ! avait-t-elle dit en ricanant.
Belloncée deux ll, e accent aigu, e, avais-je essayé de lui expliquer, n’était qu’un nom d’emprunt, je ne souhaitais pas être appelée sous ce nom de fantaisie, mais sous ma véritable identité.
Ne m’embrouillez pas, m’avait arrêté la voix, c’est bien vous qui étiez là la semaine dernière ?
Oui.
Et qui vous êtes inscrite sous le nom de Belloncé ?
Oui.
Et vous prétendez que vous n’êtes plus la même personne que la semaine dernière ?
La justesse de la remarque m’avait fait espérer une résolution facile et élégante de ce banal conflit d’identité.
Oui, oui, avais-je répondu pleine d’espoir, vous avez parfaitement raison, je ne suis plus tout à fait la même personne. J’ai vécu, j’ai évolué. Et ce changement, cette différence, avais-je ajouté vibrante et pleine d’émotions, aussi légères soient-elles, font de moi potentiellement une autre. Je ne suis plus Belloncée, deux ll, e accent aigu, e.
La voix avait fait un petit bruit de bouche gluant et répondu sur un ton qui n’acceptait aucune réplique que la philosophie est une chose mais les prénoms une autre, qu’il ne faut pas tout mélanger dans la vie et que, de plus, l’orthographe de mon prénom était suffisamment compliquée comme ça, que je n’avais pas besoin d’en rajouter. Pour l’hôtel, j’étais Belloncée.
Submergée par cette marée de bon sens, j’avais fini par acquiescer. Je n’est pas toujours une autre. En retour, la personne de la réception avait eu la gentillesse de m’accorder la chambre 75, celle de Belloncée.
Et si vous arrivez tard, m’avait assuré la voix tout à coup pleine de miel, aucun problème. Une enveloppe avec la carte magnétique à votre nom, Belloncé, vous attendra à la réception.
J’avais baissé la tête pour ne pas relever la provocation et pensé à Sonia.
Serait-elle de service ce soir ?

***

Il s’était mis à pleuvoir en fin de journée et j’étais arrivée trempée à l’hôtel. La réception était vide mais, comme prévu, une enveloppe m’attendait avec mon prénom écrit en grosses lettres rondes. Belloncé. Je notai le e manquant avec agacement et me promis d’en parler le lendemain à la réception. Belloncée, deux ll e accent aigu, e, mon prénom d’hôtel, n’était pourtant pas si compliqué.
Arrivée au deuxième étage, j’avais glissé la carte magnétique dans la serrure de la 75 et entrebâillé la porte. La chambre baignait dans une lumière bleutée. Il y régnait une légère odeur d’iode. La moquette était sombre à en paraître mouillée, le lit solidement amarré à deux rochers. Je poussai la porte et posai précautionneusement un pied dans la chambre. Les murs étaient parcourus d’étagères remplies d’un bric-à-brac incompréhensible, bouteilles d’eau en plastique vides, gamelles cabossées, casseroles en fer blanc aux manches et poignées cassées, passoires, théières sans couvercle, couvercles abandonnés. Des plats en émail blanc gangrénés par la rouille avaient échoué sur toute la longueur d’une étagère. Une rangée de timbales en plastique, alignées par dégradés de couleurs, bleu, rouge, rose, vert, essayaient de mettre un peu d’ordre à ce flot d’objets. Pendues à des fils au plafond, des baskets usées balançaient leur solitude dans le vide. Mon regard s’était arrêté sur un petit récipient en plastique turquoise imitant la forme d’une amphore.

***

La sensation de froid et d’abandon était devenue très vite intolérable. J’avais perdu pied et me débattais dans un gouffre sans fond. Mes forces m’abandonnaient une à une. J’avais de plus en plus de mal à respirer. L’air n’arrivait plus dans mes poumons. J’avais essayé de me traîner vainement jusqu’au lit, atteindre un rocher, m’y agripper. Résister. Mais j’étais trop épuisée et avais sombré, inconsciente, dans l’opacité de la moquette.

***

Quand j’avais rouvert les yeux, j’étais allongée sur un lit d’appoint dans le bureau de la réception. J’avais tout de suite reconnu les silhouettes de Marco et de Sonia. Elles se tripotaient en ricanant. J’avais toussoté pour les prévenir discrètement de mon réveil. Tiens, avait dit Sonia sans montrer la moindre gêne, on dirait que la 75 est en train d’émerger.
Puis, se retournant vers moi. Ça va ? Qu’est-ce qui t’est arrivé, ma pauvre ? Heureusement que t’avais laissé la porte ouverte, sans ça… Marco ne t’aurait jamais retrouvée… Il t’a sauvé la vie hein… Ça vaut bien un merci, hein…
Je n’avais rien trouvé à lui répondre.

***

Je ne me souvenais plus de rien, j’avais froid, faim, je n’avais pas envie de parler, je me sentais ridicule devant Sonia et Marco, j’aurais voulu me lever et filer dans ma chambre mais je n’avais pas osé. Mon silence avait probablement énervé Sonia qui s’était levée brusquement et s’était mise à vitupérer que heureusement, oui heureusement, toutes nos clientes ne sont pas comme toi. Déjà que la réception n’est pas grande, et qu’elle, Sonia, a à peine assez de place pour travailler, pour respirer, oui pour respirer, avait-t-elle insisté, alors si en plus on doit installer des lits d’appoint pour héberger des gens… Ici, c’est pas à l’auberge quand même.
Son visage était devenu très rouge, je n’avais jamais vu Sonia dans cet état. Sonia, Sonetchka, Sontse. Je regrettais profondément ce qui m’était arrivé et la gêne que je lui causais. J’aurais aimé pouvoir lui donner une explication mais je ne savais pas moi-même ce qui m’était arrivé. Ne sachant que faire, je balbutiai un vague merci, bonne soirée, c’était sympa, et m’étais rapidement dirigée vers les escaliers.
Arrivée au deuxième étage, j’avais glissé la carte magnétique dans la serrure de la 75, étais entrée dans la chambre, avais soigneusement refermé la porte derrière moi, m’étais déchaussée, déshabillée et m’étais noyée dans mon lit.

 

Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #1
Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #3
Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #4

Chambre 75 #2

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel

Laurence ErmacoVa
020A013

 

Pourquoi avais-je appelé la réception de l’hôtel et demandé de me réserver une chambre pour ce soir ? La 75 pour être exacte. Je ne saurais le dire. La personne à la réception avait immédiatement reconnu ma voix.
Salut Belloncé ! avait-t-elle dit en ricanant.
Belloncée deux ll, e accent aigu, e, avais-je essayé de lui expliquer, n’était qu’un nom d’emprunt, je ne souhaitais pas être appelée sous ce nom de fantaisie, mais sous ma véritable identité.
Ne m’embrouillez pas, m’avait arrêté la voix, c’est bien vous qui étiez là la semaine dernière ?
Oui.
Et qui vous êtes inscrite sous le nom de Belloncé ?
Oui.
Et vous prétendez que vous n’êtes plus la même personne que la semaine dernière ?
La justesse de la remarque m’avait fait espérer une résolution facile et élégante de ce banal conflit d’identité.
Oui, oui, avais-je répondu pleine d’espoir, vous avez parfaitement raison, je ne suis plus tout à fait la même personne. J’ai vécu, j’ai évolué. Et ce changement, cette différence, avais-je ajouté vibrante et pleine d’émotions, aussi légères soient-elles, font de moi potentiellement une autre. Je ne suis plus Belloncée, deux ll, e accent aigu, e.
La voix avait fait un petit bruit de bouche gluant et répondu sur un ton qui n’acceptait aucune réplique que la philosophie est une chose mais les prénoms une autre, qu’il ne faut pas tout mélanger dans la vie et que, de plus, l’orthographe de mon prénom était suffisamment compliquée comme ça, que je n’avais pas besoin d’en rajouter. Pour l’hôtel, j’étais Belloncée.
Submergée par cette marée de bon sens, j’avais fini par acquiescer. Je n’est pas toujours une autre. En retour, la personne de la réception avait eu la gentillesse de m’accorder la chambre 75, celle de Belloncée.
Et si vous arrivez tard, m’avait assuré la voix tout à coup pleine de miel, aucun problème. Une enveloppe avec la carte magnétique à votre nom, Belloncé, vous attendra à la réception.
J’avais baissé la tête pour ne pas relever la provocation et pensé à Sonia.
Serait-elle de service ce soir ?

***

Il s’était mis à pleuvoir en fin de journée et j’étais arrivée trempée à l’hôtel. La réception était vide mais, comme prévu, une enveloppe m’attendait avec mon prénom écrit en grosses lettres rondes. Belloncé. Je notai le e manquant avec agacement et me promis d’en parler le lendemain à la réception. Belloncée, deux ll e accent aigu, e, mon prénom d’hôtel, n’était pourtant pas si compliqué.
Arrivée au deuxième étage, j’avais glissé la carte magnétique dans la serrure de la 75 et entrebâillé la porte. La chambre baignait dans une lumière bleutée. Il y régnait une légère odeur d’iode. La moquette était sombre à en paraître mouillée, le lit solidement amarré à deux rochers. Je poussai la porte et posai précautionneusement un pied dans la chambre. Les murs étaient parcourus d’étagères remplies d’un bric-à-brac incompréhensible, bouteilles d’eau en plastique vides, gamelles cabossées, casseroles en fer blanc aux manches et poignées cassées, passoires, théières sans couvercle, couvercles abandonnés. Des plats en émail blanc gangrénés par la rouille avaient échoué sur toute la longueur d’une étagère. Une rangée de timbales en plastique, alignées par dégradés de couleurs, bleu, rouge, rose, vert, essayaient de mettre un peu d’ordre à ce flot d’objets. Pendues à des fils au plafond, des baskets usées balançaient leur solitude dans le vide. Mon regard s’était arrêté sur un petit récipient en plastique turquoise imitant la forme d’une amphore.

***

La sensation de froid et d’abandon était devenue très vite intolérable. J’avais perdu pied et me débattais dans un gouffre sans fond. Mes forces m’abandonnaient une à une. J’avais de plus en plus de mal à respirer. L’air n’arrivait plus dans mes poumons. J’avais essayé de me traîner vainement jusqu’au lit, atteindre un rocher, m’y agripper. Résister. Mais j’étais trop épuisée et avais sombré, inconsciente, dans l’opacité de la moquette.

***

Quand j’avais rouvert les yeux, j’étais allongée sur un lit d’appoint dans le bureau de la réception. J’avais tout de suite reconnu les silhouettes de Marco et de Sonia. Elles se tripotaient en ricanant. J’avais toussoté pour les prévenir discrètement de mon réveil. Tiens, avait dit Sonia sans montrer la moindre gêne, on dirait que la 75 est en train d’émerger.
Puis, se retournant vers moi. Ça va ? Qu’est-ce qui t’est arrivé, ma pauvre ? Heureusement que t’avais laissé la porte ouverte, sans ça… Marco ne t’aurait jamais retrouvée… Il t’a sauvé la vie hein… Ça vaut bien un merci, hein…
Je n’avais rien trouvé à lui répondre.

***

Je ne me souvenais plus de rien, j’avais froid, faim, je n’avais pas envie de parler, je me sentais ridicule devant Sonia et Marco, j’aurais voulu me lever et filer dans ma chambre mais je n’avais pas osé. Mon silence avait probablement énervé Sonia qui s’était levée brusquement et s’était mise à vitupérer que heureusement, oui heureusement, toutes nos clientes ne sont pas comme toi. Déjà que la réception n’est pas grande, et qu’elle, Sonia, a à peine assez de place pour travailler, pour respirer, oui pour respirer, avait-t-elle insisté, alors si en plus on doit installer des lits d’appoint pour héberger des gens… Ici, c’est pas à l’auberge quand même.
Son visage était devenu très rouge, je n’avais jamais vu Sonia dans cet état. Sonia, Sonetchka, Sontse. Je regrettais profondément ce qui m’était arrivé et la gêne que je lui causais. J’aurais aimé pouvoir lui donner une explication mais je ne savais pas moi-même ce qui m’était arrivé. Ne sachant que faire, je balbutiai un vague merci, bonne soirée, c’était sympa, et m’étais rapidement dirigée vers les escaliers.
Arrivée au deuxième étage, j’avais glissé la carte magnétique dans la serrure de la 75, étais entrée dans la chambre, avais soigneusement refermé la porte derrière moi, m’étais déchaussée, déshabillée et m’étais noyée dans mon lit.

 

Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #1
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