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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

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experimentelle Residenzen

Chambre 75 #3

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel

Laurence ErmacoVa
020A015

 

Ce soir-là, je m’étais pointée à l’hôtel encore plus tard que d’habitude. Marco était seul à la réception, il m’avait souri en me voyant arriver. Salut Belloncée, tu as l’air en pleine forme aujourd’hui. Tu t’es éclatée ? Bon, tu veux la 75, je suppose ? Je te l’ai gardée, enfin façon de dire, il y a pas grand monde en ce moment avec ces histoires aux frontières… Et il m’avait tendu la carte magnétique blanche en me faisant un clin d’œil. Au fait, tu es au courant ? On a eu une positive la semaine dernière. Quel stress ! Faut faire attention quand même hein… Je n’avais pas su quoi lui répondre.

En me dirigeant vers l’escalier, j’avais senti son regard s’attarder sur mes fesses et m’étais sentie troublée. Pour Marco, j’étais Belloncée. Mais qui était Belloncée pour moi ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je m’étais arrogée son prénom par effraction et je me promenais maintenant dans les couloirs de l’hôtel dans un corps qui n’était plus tout à fait le mien. Et si j’en profitais pour m’imaginer en Belloncée de magazine ? Grande, élancée, callipyge ? Un archétype féminin de la perfection ?

Au premier étage, l’éclairage du couloir côté impair battait de l’aile. Une jeune fille pieds nus et en chemise de nuit s’était endormie contre la porte d’une chambre (la 17, la 19 ou la 21 je ne sais plus). Sa peau translucide brillait par intermittence dans la lumière, il y avait deux flaques d’eau à ces pieds. Cela m’avait fait penser à un tableau hollandais que j’avais vu récemment dans un musée : Nature morte au poisson.

C’est en gravissant les marches du deuxième étage que je m’étais posée la question de la féminité. (Bouger m’avait toujours aidée à formuler mes pensées avec clarté qui, sans cela, restaient le plus souvent vagues et nébuleuses). Que voulait dire ce mot pour moi ? Était-ce juste une histoire de corps, de seins et de fesses ? Et qu’est-ce qu’un corps plus beau que le mien m’aurait permis de réaliser que je n’avais pas pu faire étant celle que je suis ? A qui voulais-je donc plaire ? La beauté physique, tempêtais-je le pied droit sur la cinquième marche, n’est pourtant pas une fin en soi. Mais alors, dans quelle cage essayais-je de m’enfermer ? Toutes mes questions tournaient évidemment autour du pouvoir et de la domination. D’où voulais-je tirer mon pouvoir ? Qui voulais-je dominer et par qui étais-je dominée ? Mon corps pouvait-il devenir un instrument de domination ?

De question en question, je m’étais retrouvée devant la porte de ma chambre sans m’en rendre compte. La main un peu tremblante, j’avais glissé la carte magnétique blanche dans la serrure et ouvert grand la porte. Tout dans la chambre était normal. Je notai le lit double, les draps blancs, l’écran plat de télévision, l’espace exploité au maximum, le sentiment d’exiguïté. Une chambre d’hôtel de catégorie moyenne. Une personne était assise sur le rebord du lit et me tournait le dos. Elle avait des cheveux gris, coupés courts, et portait un veston anthracite. Elle parlait à haute voix et notait de temps à autre quelque chose sur un carnet. Je n’aurais su dire si cette personne était un homme ou une femme, mais il se dégageait d’elle une impression de puissance bienveillante. Je m’approchai pour écouter ce qu’elle disait.

This will not be a life sequestered in its subjugation, deprived of appearance and speech in the public sphere ; this will be a living life, and that redoubling means that it is not yet extinguished, and that it continues to make a claim and demand on behalf of its own living character. *

Je n’ai jamais été très attirée par l’anglais mais quelque chose me plaisait dans cette personne et je me suis assise sur le rebord du lit pour l’écouter, tout comme je m’étais assise, il y a très longtemps, sur la première marche des escaliers de la maison de mes grands-parents pour écouter le discours que ma mère était en train de me faire. Je venais d’arriver en France, j’allais entrer en sixième et il fallait que je choisisse ma première langue vivante. Anglais ou Allemand.

The bodies that say, « I will not disappear so easily » or, « My disappearance will live a vibrant trace from which resistance will grow » are effectively asserting their grievability within the public and media sphere.*

Je me souvenais très précisément de ce moment où j’écoutais ma mère parler en espérant un signe, une inspiration quelconque pour pouvoir lui donner une réponse. Ma grand-mère s’affairait à la cuisine, mon grand-père était parti se promener avec le chien, mon père venait de mourir. Pas grand chose à attendre de leurs côtés. J’avais ensuite passé rapidement en revue les artistes que j’aimais : Michael Jackson pour son clip avec des zombies que j’avais vu en noir et blanc sur le vieux poste de télévision de mes grands-parents et Nina Hagen pour son maquillage. Anglais, allemand, match nul. Mon regard s’était alors arrêté sur le téléphone en bakélite noire qui reposait sur le petit meuble juste à côté de l’entrée, garant immuable d’un monde calme et rassurant. Le numéro de téléphone de mes grands-parents était le seul que je connaissais par coeur, le seul à ne jamais avoir changé. 735 47 33. Je comptais rapidement sur les doigts. 7 chiffres. Anglais, 7 lettres. Allemand 8. Je ne regardais pas pour rien l’émission Des chiffres et des Lettres avec mon grand-père tous les après-midi. Et donnais ma réponse à ma mère. Anglais.

The persistence is not a matter of heroic individualism, or one of digging deep into unknown personal resources. The body, in its persistence, is neither an expression of the individual nor a collective will. *

Ma professeure d’anglais en classe de 6ème s’appelait Mme Daubenton. C’était une femme rêche qui nous parlait souvent de sa grande maison en Afrique avec a swimming pool lorsque son mari était coopérant et des élèves qu’elle avait laissé.e.s là-bas, si poli.e.s, si intelligent.e.s. Pas comme nous, n’oubliait-t-elle jamais de préciser. Elle vivait très mal sa mutation dans un collège de banlieue populaire et nous le faisait payer collectivement. Ouvrez vos livres à la page 15. Qui veut lire ? Personne. Elle avait fini par me désigner. Je regardais l’illustration qui correspondait à la phrase que je devais lire, un homme brun montrant ses biceps en souriant de toutes ses dents et me lançait dans la lecture sans rien comprendre. I iz ssstrongh. Qui veut traduire ? Personne. Mme Daubenton nous expliquait régulièrement que nous étions des petit.e.s bourgeois.e.s paresseu.se.s, des enfants gâté.e.s et que nous n’arriverions jamais à rien. I iz ze stronghst. Et bien que ma conscience politique ne soit pas particulièrement développée à cette époque, déjà à l’époque, je me demandais d’où elle pouvait bien sortir ses histoires de petit.e.s bourgeois.e.s gâté.e.s. Nous avait-t-elle jamais vraiment regardé.e.s, elle qui n’était même pas capable de lire correctement nos noms de famille sans les écorcher ? Ni celui de Boubakar dont le nom pourtant est africain, ni le mien qui n’est pas si compliqué après tout. Une consonne, une voyelle, une consonne, une voyelle. A  croire qu’elle le faisait exprès. L’image suivante représentait une femme en bikini avec des cheveux blonds et des lunettes de soleil. Ali ? Je respirai, soulagée. Chi iz prèti. Chi iz te prètist. C’est pas vrai !> Ali était révolté. >C’est pas elle la plus jolie. Et il s’était tourné vers ma copine Agnieszka, dont le nom est si plein de K, de S et de Z que même après m’être entraînée, je n’arrivais pas à le prononcer. Pour une fois, j’étais d’accord avec Ali, c’est Agnieszka la plus jolie, pas cette meuf débile mal dessinée.Ali, pour être le seul à avoir compris les subtilités grammaticales du superlatif en anglais, s’était retrouvé dans le couloir, renvoyé pour chahut. Et c’était au tour d’Agnieszka de lire.

When the infrastructural conditions of life are imperiled, so too is life, since life requires infrastructures, not as an external support, but as an immanent feature of life itself. *

Avait-t-elle jamais fait attention, Mme Daubenton, au visage pâle et cerné de ma copine Elisabeth qui depuis le début de l’année portait toujours la même veste de jogging et le même sweat-shirt tout taché ? Aux bleus de Messaouda sur les bras ? Aux façades pelées des immeubles qui entouraient le collège et dans lesquels nous nous éparpillions à la sortie des cours ? Ne savait-elle donc pas que quand elle nous disait que nous n’arriverions à rien, elle nous martelait une vérité dont nous n’étions déjà que trop conscient.e.s ? Et que le seul moyen d’y échapper serait de partir, de quitter la cité, que nous le savions, mais que nous n’en avions pas les moyens ?

Elle ne voyait pas non plus, Mme Daubenton, que quelque chose était en train de changer du côté des filles de la classe. Qu’elles venaient de moins en moins souvent en robe à l’école, qu’elles faufilaient leur corps dans des joggings unisexes et cachaient l’avènement de leur féminité dès qu’elle commençait à transparaître. Nous avait-t-elle seulement vraiment regardées ? Mais ne suis-je pas injuste avec Mme Daubenton qui, après tout, était là pour nous apprendre l’anglais et non pas pour faire attention à nous et à nos corps en mutation ?

Tout à coup, la personne assise à côté de moi sur le lit d’hôtel, s’était retournée et m’avait regardée en souriant.

Sorry love, but this is important. You’re too fast. Keep it for a next chapter. Give time to your story, give it space and structure. It is important. It is yours. 

Puis, elle s’était levée et était sortie de la chambre en éteignant la lumière. Son départ m’avait laissée dans le noir. Je tombai dans le sommeil comme une âme morte et me réveillai en rêve.

Une vielle femme marche au milieu d’une immense avenue bordée de palais blancs. Elle tient un objet dans la main que je ne distingue pas très bien. Elle arrive devant un barrage d’hommes en treillis noir, armés de matraques et de gaz lacrymogènes. Leurs visages, cachés par des cagoules, sont illisibles. La vieille femme s’arrête. Elle porte un pull rouge et blanc et je me rends compte que c’est très important. Il y a beaucoup de gens autour de moi, tous la regardent. Elle passe à travers le premier barrage et continue sa marche. Droit devant. Elle arrive à un deuxième barrage, s’arrête devant les hommes en noir, agite ce qu’elle tient dans la main. Ils la bousculent, arrachent quelque chose. Ils n’ont pas de visage. Je ne vois pas leurs mains. La femme traverse le deuxième barrage et continue sa marche. Elle arrive à un troisième barrage, s’arrête. Ses yeux sont clairs, ses cheveux courts et gris, elle doit avoir 70 ans. Autour d’elle, des papiers rouges et blancs s’envolent. Je la regarde, les larmes roulent sur mes joues, je ne sais pas pourquoi. Autour de moi, les gens chantent. La vieille femme dit quelque chose que je ne comprends pas, quelque chose de très simple, de très clair. Sa voix ne tremble pas quand elle parle devant le mur d’hommes en noir qui se dresse devant elle. Elle passe le troisième barrage qui se referme immédiatement derrière elle. Je comprends tout à coup ce que la femme a dit aux hommes en noir. Ce qu’elle leur répète depuis des jours et des jours à chaque fois qu’elle se fait arrêter.
я гуляю.
Je me promène.
Noir.

 

* Tous ces passages sont tirés de The force of non-violence, Postscript de Judith Butler

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel #1
Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel #2
Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel #4

Chambre 75 #3

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel

Laurence ErmacoVa
020A015

 

Ce soir-là, je m’étais pointée à l’hôtel encore plus tard que d’habitude. Marco était seul à la réception, il m’avait souri en me voyant arriver. Salut Belloncée, tu as l’air en pleine forme aujourd’hui. Tu t’es éclatée ? Bon, tu veux la 75, je suppose ? Je te l’ai gardée, enfin façon de dire, il y a pas grand monde en ce moment avec ces histoires aux frontières… Et il m’avait tendu la carte magnétique blanche en me faisant un clin d’œil. Au fait, tu es au courant ? On a eu une positive la semaine dernière. Quel stress ! Faut faire attention quand même hein… Je n’avais pas su quoi lui répondre.

En me dirigeant vers l’escalier, j’avais senti son regard s’attarder sur mes fesses et m’étais sentie troublée. Pour Marco, j’étais Belloncée. Mais qui était Belloncée pour moi ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je m’étais arrogée son prénom par effraction et je me promenais maintenant dans les couloirs de l’hôtel dans un corps qui n’était plus tout à fait le mien. Et si j’en profitais pour m’imaginer en Belloncée de magazine ? Grande, élancée, callipyge ? Un archétype féminin de la perfection ?

Au premier étage, l’éclairage du couloir côté impair battait de l’aile. Une jeune fille pieds nus et en chemise de nuit s’était endormie contre la porte d’une chambre (la 17, la 19 ou la 21 je ne sais plus). Sa peau translucide brillait par intermittence dans la lumière, il y avait deux flaques d’eau à ces pieds. Cela m’avait fait penser à un tableau hollandais que j’avais vu récemment dans un musée : Nature morte au poisson.

C’est en gravissant les marches du deuxième étage que je m’étais posée la question de la féminité. (Bouger m’avait toujours aidée à formuler mes pensées avec clarté qui, sans cela, restaient le plus souvent vagues et nébuleuses). Que voulait dire ce mot pour moi ? Était-ce juste une histoire de corps, de seins et de fesses ? Et qu’est-ce qu’un corps plus beau que le mien m’aurait permis de réaliser que je n’avais pas pu faire étant celle que je suis ? A qui voulais-je donc plaire ? La beauté physique, tempêtais-je le pied droit sur la cinquième marche, n’est pourtant pas une fin en soi. Mais alors, dans quelle cage essayais-je de m’enfermer ? Toutes mes questions tournaient évidemment autour du pouvoir et de la domination. D’où voulais-je tirer mon pouvoir ? Qui voulais-je dominer et par qui étais-je dominée ? Mon corps pouvait-il devenir un instrument de domination ?

De question en question, je m’étais retrouvée devant la porte de ma chambre sans m’en rendre compte. La main un peu tremblante, j’avais glissé la carte magnétique blanche dans la serrure et ouvert grand la porte. Tout dans la chambre était normal. Je notai le lit double, les draps blancs, l’écran plat de télévision, l’espace exploité au maximum, le sentiment d’exiguïté. Une chambre d’hôtel de catégorie moyenne. Une personne était assise sur le rebord du lit et me tournait le dos. Elle avait des cheveux gris, coupés courts, et portait un veston anthracite. Elle parlait à haute voix et notait de temps à autre quelque chose sur un carnet. Je n’aurais su dire si cette personne était un homme ou une femme, mais il se dégageait d’elle une impression de puissance bienveillante. Je m’approchai pour écouter ce qu’elle disait.

This will not be a life sequestered in its subjugation, deprived of appearance and speech in the public sphere ; this will be a living life, and that redoubling means that it is not yet extinguished, and that it continues to make a claim and demand on behalf of its own living character. *

Je n’ai jamais été très attirée par l’anglais mais quelque chose me plaisait dans cette personne et je me suis assise sur le rebord du lit pour l’écouter, tout comme je m’étais assise, il y a très longtemps, sur la première marche des escaliers de la maison de mes grands-parents pour écouter le discours que ma mère était en train de me faire. Je venais d’arriver en France, j’allais entrer en sixième et il fallait que je choisisse ma première langue vivante. Anglais ou Allemand.

The bodies that say, « I will not disappear so easily » or, « My disappearance will live a vibrant trace from which resistance will grow » are effectively asserting their grievability within the public and media sphere.*

Je me souvenais très précisément de ce moment où j’écoutais ma mère parler en espérant un signe, une inspiration quelconque pour pouvoir lui donner une réponse. Ma grand-mère s’affairait à la cuisine, mon grand-père était parti se promener avec le chien, mon père venait de mourir. Pas grand chose à attendre de leurs côtés. J’avais ensuite passé rapidement en revue les artistes que j’aimais : Michael Jackson pour son clip avec des zombies que j’avais vu en noir et blanc sur le vieux poste de télévision de mes grands-parents et Nina Hagen pour son maquillage. Anglais, allemand, match nul. Mon regard s’était alors arrêté sur le téléphone en bakélite noire qui reposait sur le petit meuble juste à côté de l’entrée, garant immuable d’un monde calme et rassurant. Le numéro de téléphone de mes grands-parents était le seul que je connaissais par coeur, le seul à ne jamais avoir changé. 735 47 33. Je comptais rapidement sur les doigts. 7 chiffres. Anglais, 7 lettres. Allemand 8. Je ne regardais pas pour rien l’émission Des chiffres et des Lettres avec mon grand-père tous les après-midi. Et donnais ma réponse à ma mère. Anglais.

The persistence is not a matter of heroic individualism, or one of digging deep into unknown personal resources. The body, in its persistence, is neither an expression of the individual nor a collective will. *

Ma professeure d’anglais en classe de 6ème s’appelait Mme Daubenton. C’était une femme rêche qui nous parlait souvent de sa grande maison en Afrique avec a swimming pool lorsque son mari était coopérant et des élèves qu’elle avait laissé.e.s là-bas, si poli.e.s, si intelligent.e.s. Pas comme nous, n’oubliait-t-elle jamais de préciser. Elle vivait très mal sa mutation dans un collège de banlieue populaire et nous le faisait payer collectivement. Ouvrez vos livres à la page 15. Qui veut lire ? Personne. Elle avait fini par me désigner. Je regardais l’illustration qui correspondait à la phrase que je devais lire, un homme brun montrant ses biceps en souriant de toutes ses dents et me lançait dans la lecture sans rien comprendre. I iz ssstrongh. Qui veut traduire ? Personne. Mme Daubenton nous expliquait régulièrement que nous étions des petit.e.s bourgeois.e.s paresseu.se.s, des enfants gâté.e.s et que nous n’arriverions jamais à rien. I iz ze stronghst. Et bien que ma conscience politique ne soit pas particulièrement développée à cette époque, déjà à l’époque, je me demandais d’où elle pouvait bien sortir ses histoires de petit.e.s bourgeois.e.s gâté.e.s. Nous avait-t-elle jamais vraiment regardé.e.s, elle qui n’était même pas capable de lire correctement nos noms de famille sans les écorcher ? Ni celui de Boubakar dont le nom pourtant est africain, ni le mien qui n’est pas si compliqué après tout. Une consonne, une voyelle, une consonne, une voyelle. A  croire qu’elle le faisait exprès. L’image suivante représentait une femme en bikini avec des cheveux blonds et des lunettes de soleil. Ali ? Je respirai, soulagée. Chi iz prèti. Chi iz te prètist. C’est pas vrai !> Ali était révolté. >C’est pas elle la plus jolie. Et il s’était tourné vers ma copine Agnieszka, dont le nom est si plein de K, de S et de Z que même après m’être entraînée, je n’arrivais pas à le prononcer. Pour une fois, j’étais d’accord avec Ali, c’est Agnieszka la plus jolie, pas cette meuf débile mal dessinée.Ali, pour être le seul à avoir compris les subtilités grammaticales du superlatif en anglais, s’était retrouvé dans le couloir, renvoyé pour chahut. Et c’était au tour d’Agnieszka de lire.

When the infrastructural conditions of life are imperiled, so too is life, since life requires infrastructures, not as an external support, but as an immanent feature of life itself. *

Avait-t-elle jamais fait attention, Mme Daubenton, au visage pâle et cerné de ma copine Elisabeth qui depuis le début de l’année portait toujours la même veste de jogging et le même sweat-shirt tout taché ? Aux bleus de Messaouda sur les bras ? Aux façades pelées des immeubles qui entouraient le collège et dans lesquels nous nous éparpillions à la sortie des cours ? Ne savait-elle donc pas que quand elle nous disait que nous n’arriverions à rien, elle nous martelait une vérité dont nous n’étions déjà que trop conscient.e.s ? Et que le seul moyen d’y échapper serait de partir, de quitter la cité, que nous le savions, mais que nous n’en avions pas les moyens ?

Elle ne voyait pas non plus, Mme Daubenton, que quelque chose était en train de changer du côté des filles de la classe. Qu’elles venaient de moins en moins souvent en robe à l’école, qu’elles faufilaient leur corps dans des joggings unisexes et cachaient l’avènement de leur féminité dès qu’elle commençait à transparaître. Nous avait-t-elle seulement vraiment regardées ? Mais ne suis-je pas injuste avec Mme Daubenton qui, après tout, était là pour nous apprendre l’anglais et non pas pour faire attention à nous et à nos corps en mutation ?

Tout à coup, la personne assise à côté de moi sur le lit d’hôtel, s’était retournée et m’avait regardée en souriant.

Sorry love, but this is important. You’re too fast. Keep it for a next chapter. Give time to your story, give it space and structure. It is important. It is yours. 

Puis, elle s’était levée et était sortie de la chambre en éteignant la lumière. Son départ m’avait laissée dans le noir. Je tombai dans le sommeil comme une âme morte et me réveillai en rêve.

Une vielle femme marche au milieu d’une immense avenue bordée de palais blancs. Elle tient un objet dans la main que je ne distingue pas très bien. Elle arrive devant un barrage d’hommes en treillis noir, armés de matraques et de gaz lacrymogènes. Leurs visages, cachés par des cagoules, sont illisibles. La vieille femme s’arrête. Elle porte un pull rouge et blanc et je me rends compte que c’est très important. Il y a beaucoup de gens autour de moi, tous la regardent. Elle passe à travers le premier barrage et continue sa marche. Droit devant. Elle arrive à un deuxième barrage, s’arrête devant les hommes en noir, agite ce qu’elle tient dans la main. Ils la bousculent, arrachent quelque chose. Ils n’ont pas de visage. Je ne vois pas leurs mains. La femme traverse le deuxième barrage et continue sa marche. Elle arrive à un troisième barrage, s’arrête. Ses yeux sont clairs, ses cheveux courts et gris, elle doit avoir 70 ans. Autour d’elle, des papiers rouges et blancs s’envolent. Je la regarde, les larmes roulent sur mes joues, je ne sais pas pourquoi. Autour de moi, les gens chantent. La vieille femme dit quelque chose que je ne comprends pas, quelque chose de très simple, de très clair. Sa voix ne tremble pas quand elle parle devant le mur d’hommes en noir qui se dresse devant elle. Elle passe le troisième barrage qui se referme immédiatement derrière elle. Je comprends tout à coup ce que la femme a dit aux hommes en noir. Ce qu’elle leur répète depuis des jours et des jours à chaque fois qu’elle se fait arrêter.
я гуляю.
Je me promène.
Noir.

 

* Tous ces passages sont tirés de The force of non-violence, Postscript de Judith Butler

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel #1
Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel #2
Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel #4