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Le chant des mygales

Dola Rosselet
020A016

 

Jour 1

Un taxi s’arrête devant l’hôtel pour déposer une cliente et repart aussitôt dans un crissement de graviers. La femme pénètre dans le hall et s’approche de la réception d’un pas décidé.

À son arrivée, je me redresse, presque instinctivement. Tout en elle m’intimide : sa stature élancée, son corps sanglé dans un élégant smoking et sa chevelure argentée ramassée en un chignon opulent et vaporeux ; en un mot son allure aristocratique, presque anachronique.

Je m’attends à tout instant à voir surgir dans son sillage un groom ployant sous le poids de valises Vuitton ou un lévrier au regard snob. Mais non, elle ne laisse derrière elle qu’un parfum indéfinissable, entre poussière et fleurs séchées. Et a pour tout bagage, un sac à main à peine assez grand pour contenir un rouge à lèvres et un miroir.

« Vous désirez ?
— Une suite, côté cour et surtout spacieuse.
— Pour une nuit ?
— Non, je resterai plus longtemps que ça, un mois ou peut-être six, cela dépendra des circonstances. »

Ma surprise doit se lire sur mon visage.

« C’est-à-dire que…
— Il y a un problème ?
— Non, pas du tout. Mais je dois vous demander un règlement d’avance pour la première quinzaine, vous prendrez aussi la demi-pension ? »

Le plus proche restaurant se trouvant à une bonne heure de marche, je pose cette question pour la forme.

« Ce ne sera pas nécessaire, j’utiliserai de temps à autre le service d’étage, rien de plus, répond-elle, en tirant d’une de ses poches de smoking une poignée de billets de banque.
— Tenez, pour le premier mois.
— Je… je dois inscrire votre nom sur le registre.
— Mon nom vraiment ?… Eh bien mettez donc Adelaïde, Adelaïde Tisse, T.I deux S. E. »

Je m’exécute puis j’attrape les clés de la 88.

« Venez, je vais vous montrer votre chambre. »

Mal à l’aise, je cause à tort et à travers pour meubler le silence. Je vante notre hôtel, son emplacement en pleine nature, sa clientèle discrète, ses services.

« Nous pouvons vous fournir un nécessaire de toilette en attendant que vos bagages arrivent.

— Je n’attends pas de bagages, mais un nécessaire sera le bienvenu. »

Compte-t-elle porter le même smoking pendant six mois ? Peut-être qu’elle a l’intention de se rendre en ville pour faire des courses. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter de l’héberger. Et si elle nous causait des ennuis, qu’elle devenait impossible à déloger ou transforme sa chambre en capharnaüm ? La directrice me tiendrait pour responsable.

J’en suis là de mes réflexions quand nous arrivons devant la 88, j’ouvre la porte et m’efface pour lui laisser le passage.

« Après vous, je vous en prie. »

Sa coiffure se révèle encore plus spectaculaire de dos que de face, de longues mèches de cheveux gris vaporeuses sont entortillées sur elles-mêmes et retenues par une pince de velours noir.

Sauf que ce n’est pas du velours, je le vois maintenant, d’ailleurs ce n’est pas une pince non plus. C’est une araignée, énorme, au corps recouvert de poils. Une mygale ou une tarentule que sais-je ? Il parait que les araignées possèdent huit yeux. En cet instant, ils sont tous fixés sur moi.

Adelaïde Tisse se retourne vers moi, et d’un geste me congédie. Luttant contre la toile de terreur qui m’enserre, je bats en retraite.

Le chant des mygales

Dola Rosselet
020A016

 

Jour 1

Un taxi s’arrête devant l’hôtel pour déposer une cliente et repart aussitôt dans un crissement de graviers. La femme pénètre dans le hall et s’approche de la réception d’un pas décidé.

À son arrivée, je me redresse, presque instinctivement. Tout en elle m’intimide : sa stature élancée, son corps sanglé dans un élégant smoking et sa chevelure argentée ramassée en un chignon opulent et vaporeux ; en un mot son allure aristocratique, presque anachronique.

Je m’attends à tout instant à voir surgir dans son sillage un groom ployant sous le poids de valises Vuitton ou un lévrier au regard snob. Mais non, elle ne laisse derrière elle qu’un parfum indéfinissable, entre poussière et fleurs séchées. Et a pour tout bagage, un sac à main à peine assez grand pour contenir un rouge à lèvres et un miroir.

« Vous désirez ?
— Une suite, côté cour et surtout spacieuse.
— Pour une nuit ?
— Non, je resterai plus longtemps que ça, un mois ou peut-être six, cela dépendra des circonstances. »

Ma surprise doit se lire sur mon visage.

« C’est-à-dire que…
— Il y a un problème ?
— Non, pas du tout. Mais je dois vous demander un règlement d’avance pour la première quinzaine, vous prendrez aussi la demi-pension ? »

Le plus proche restaurant se trouvant à une bonne heure de marche, je pose cette question pour la forme.

« Ce ne sera pas nécessaire, j’utiliserai de temps à autre le service d’étage, rien de plus, répond-elle, en tirant d’une de ses poches de smoking une poignée de billets de banque.
— Tenez, pour le premier mois.
— Je… je dois inscrire votre nom sur le registre.
— Mon nom vraiment ?… Eh bien mettez donc Adelaïde, Adelaïde Tisse, T.I deux S. E. »

Je m’exécute puis j’attrape les clés de la 88.

« Venez, je vais vous montrer votre chambre. »

Mal à l’aise, je cause à tort et à travers pour meubler le silence. Je vante notre hôtel, son emplacement en pleine nature, sa clientèle discrète, ses services.

« Nous pouvons vous fournir un nécessaire de toilette en attendant que vos bagages arrivent.

— Je n’attends pas de bagages, mais un nécessaire sera le bienvenu. »

Compte-t-elle porter le même smoking pendant six mois ? Peut-être qu’elle a l’intention de se rendre en ville pour faire des courses. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter de l’héberger. Et si elle nous causait des ennuis, qu’elle devenait impossible à déloger ou transforme sa chambre en capharnaüm ? La directrice me tiendrait pour responsable.

J’en suis là de mes réflexions quand nous arrivons devant la 88, j’ouvre la porte et m’efface pour lui laisser le passage.

« Après vous, je vous en prie. »

Sa coiffure se révèle encore plus spectaculaire de dos que de face, de longues mèches de cheveux gris vaporeuses sont entortillées sur elles-mêmes et retenues par une pince de velours noir.

Sauf que ce n’est pas du velours, je le vois maintenant, d’ailleurs ce n’est pas une pince non plus. C’est une araignée, énorme, au corps recouvert de poils. Une mygale ou une tarentule que sais-je ? Il parait que les araignées possèdent huit yeux. En cet instant, ils sont tous fixés sur moi.

Adelaïde Tisse se retourne vers moi, et d’un geste me congédie. Luttant contre la toile de terreur qui m’enserre, je bats en retraite.