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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

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Chambre 75 #1

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel

Laurence ErmacoVa
020A008

 

Il faisait déjà nuit quand j’étais arrivée à l’hôtel. Un peu plus tôt dans la journée, j’avais appelé la réception pour réserver une chambre et m’étais présentée sous le premier prénom qui m’était venu à l’esprit. Belloncée. Deux ll, e accent aigu, e avais-je épelé avec assurance. On m’avait attribué d’office la 75, ce que j’avais accepté sans broncher. Soulagée à l’idée d’avoir un lit pour dormir ce soir, je n’avais plus pensé à l’hôtel de toute la journée, ni à la chambre 75, ni à mon nouveau prénom. J’avais fini par l’oublier.

En voyant que je sortais des billets pour payer la chambre, la réceptionniste avait tiqué poliment et appelé un certain Marco au téléphone. Marco ? C’est Sonia, il y a une cliente qui veut payer en liquide. Qu’est-ce qu’on fait ? Elle avait hoché deux ou trois fois de la tête, puis raccroché. Bien, m’avait-t-elle dit en souriant d’un air niais et galvaudé, par mesure d’hygiène et de sécurité, nous refusons habituellement les paiements en espèces, mais comme il est tard et que la nuit est tombée, nous pouvons faire une exception… Re-sourire niais et galvaudé. Il faudrait que vous apposiez votre signature là, avait-t-elle ajouté en faisant un petit bruit de bouche gluant et en me tendant un gros registre, après avoir pris les billets que je lui tendais du bout des doigts et les avoir rangés dans un tiroir du bureau sans même prendre la peine de les compter. Devant mon indécision, elle avait ajouté, tout en essuyant ses doigts avec un petit chiffon imbibé d’alcool, un prénom, ça suffira, si tu… pardon si vous préférez. Oh et puis pas la peine de vous fatiguer, avait-t-elle continué, je vois que ma collègue vous a déjà inscrite dans le registre. Chambre 75 : Belloncée, deux ll, e accent aigu, e. Ah, avait-elle continué, c’est donc vous Belloncée ? J’avais fait mine de ne pas entendre. Plutôt rare comme prénom, hein! Et très laid. Ça fait américain, genre Kevin, mais au féminin. Vous voyez ce que je veux dire? Non, pas du tout, avais-je vaguement balbutié. Pourriez-vous me donner la clé de ma chambre ? Je suis fatiguée, je voudrais aller me coucher. Oh, ça va, avait dit Sonia, narquoise, je voulais pas vous vexer. La nuit, on peut bien se lâcher un peu. Et elle m’avait tendu une carte magnétique blanche et souhaité une bonne nuit.

Dans l’escalier du deuxième, j’avais croisé une fille, pieds nus et en chemise de nuit, qui m’avait demandé à brûle-pourpoint si j’étais Belloncée. Je lui avais dit que non. C’est bizarre, avait-elle dit en me dévisageant, j’aurais juré que c’était vous. J’étais fatiguée, je n’avais qu’une envie, me glisser dans mon lit et m’endormir, mais sa remarque m’avait tout de même intriguée. Qui vous a parlé de Belloncée? lui avais-je demandé. Ah, c’est Sonia à la réception qui m’a dit que vous, enfin Belloncée, venait juste d’arriver. Et elle ressemble à quoi, cette Belloncée? Mais, je viens de vous le dire, avait répondu la fille en écarquillant les yeux, elle est comme vous. Tout à coup, ces histoires de Belloncée m’avaient agacée. J’avais souhaité bonne nuit à la fille et je l’avais plantée au beau milieu de l’escalier avec ses pieds nus et ses yeux écarquillés.

Arrivée dans le couloir du deuxième, j’avais cherché la chambre numéro 75, passé la carte dans la serrure magnétique, débloqué la poignée et étais entrée dans ma chambre. Je n’avais eu besoin que de quelques secondes pour me rendre compte que quelque chose clochait dans cette chambre. Cela n’avait rien à voir avec la déco, la propreté ou la qualité du matelas. Non, non, non. Il ne manquait rien à cette chambre d’hôtel, absolument rien, j’en étais sûre. Il y avait même la petite pancarte Please, do not disturb, qui se balançait avec ironie sur la poignée intérieure de la porte. Au contraire. Il y avait quelque chose en trop dans cette chambre. Ou plus exactement quelqu’un. Quelqu’un qui dormait dans mon lit, enfin dans le lit qui m’était destiné pour cette nuit. Une fille, assez jeune, les cheveux longs et noirs, dormait recroquevillée sous les draps. Son visage était tuméfié et, du peu que je pouvais en deviner, son corps couvert d’hématomes et de traces de coups de matraque. Je remarquai alors, jetés pêle-mêle sur le plancher, un pull col roulé en synthétique blanc, une robe bustier rouge vif et une paire de collants déchirés et de la même couleur jonchaient le sol de la chambre.

J’étais ressortie de la chambre en prenant soin de refermer la porte derrière moi avec discrétion. A la réception, j’avais essayé d’expliquer à Sonia que ma chambre était déjà occupée, que ce n’était pas grave car la personne dormait et ne m’avait pas vue entrer et que je ne lui en voulais pas du tout car tout le monde est susceptible de commettre des erreurs, mais que j’étais très fatiguée et que j’avais besoin d’une autre chambre. Ce n’est pas possible, avait dit Sonia en ricanant. Et puis, je n’en ai plus. Il faudra vous débrouiller. Assis à côté d’elle, un homme écrivait une espèce de roman sur un gros registre tout taché de gouttes de sang. Sa main gauche était bandée. J’eus un haut le coeur en le voyant. Retournez à votre chambre, ajouta Sonia en se grattant la tempe d’une main parfaitement manucurée. Sonetchka, Sontchik, Sontse. La beauté de son prénom, pensais-je, avait quelque chose d’ensorcelant.

Après avoir vérifié que je me trouvais bien devant la chambre 75, entre la 73 et la 77, j’avais glissé la carte blanche dans la serrure magnétique et ouvert la porte. Je remarquai immédiatement que le lit était vide et que les habits rouges et blancs qui traînaient sur le sol avaient disparu. La fille était partie. Je m’étais assise sur le bord du matelas et avais commencé à délacer mes chaussures. Était-ce à cause de moi que la fille avait fui? Le matelas, avais-je pensé avec une lueur d’espoir, aura peut-être gardé la trace de son corps endormi en chien de fusil. Puis, j’avais enlevé mon col roulé blanc, ma robe bustier rouge et mes collants de la même couleur et remarqué qu’ils étaient déchirés. Je ne me souvenais plus de quand ni comment cela s’était passé. Puis j’avais soulevé les couvertures. Il y avait quelque chose dans mon lit. Un rouleau d’affiches format A3 qui toutes représentaient la même image : un rectangle formé de deux bandes accolées, l’une verte, l’autre rouge et terminé d’un côté par un bandeau brodé rouge et blanc. Dans la bande rouge du rectangle, des mains, en train de se noyer, appelaient au secours.
Était-ce un message de la fille?
Je ne sais pas comment, j’avais fini par m’endormir en chien de fusil, le corps collé aux affiches.

 

Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #2
Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #3
Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #4

Chambre 75 #1

Tentatives d’occupation d’un lieu virtuel

Laurence ErmacoVa
020A008

 

Il faisait déjà nuit quand j’étais arrivée à l’hôtel. Un peu plus tôt dans la journée, j’avais appelé la réception pour réserver une chambre et m’étais présentée sous le premier prénom qui m’était venu à l’esprit. Belloncée. Deux ll, e accent aigu, e avais-je épelé avec assurance. On m’avait attribué d’office la 75, ce que j’avais accepté sans broncher. Soulagée à l’idée d’avoir un lit pour dormir ce soir, je n’avais plus pensé à l’hôtel de toute la journée, ni à la chambre 75, ni à mon nouveau prénom. J’avais fini par l’oublier.

En voyant que je sortais des billets pour payer la chambre, la réceptionniste avait tiqué poliment et appelé un certain Marco au téléphone. Marco ? C’est Sonia, il y a une cliente qui veut payer en liquide. Qu’est-ce qu’on fait ? Elle avait hoché deux ou trois fois de la tête, puis raccroché. Bien, m’avait-t-elle dit en souriant d’un air niais et galvaudé, par mesure d’hygiène et de sécurité, nous refusons habituellement les paiements en espèces, mais comme il est tard et que la nuit est tombée, nous pouvons faire une exception… Re-sourire niais et galvaudé. Il faudrait que vous apposiez votre signature là, avait-t-elle ajouté en faisant un petit bruit de bouche gluant et en me tendant un gros registre, après avoir pris les billets que je lui tendais du bout des doigts et les avoir rangés dans un tiroir du bureau sans même prendre la peine de les compter. Devant mon indécision, elle avait ajouté, tout en essuyant ses doigts avec un petit chiffon imbibé d’alcool, un prénom, ça suffira, si tu… pardon si vous préférez. Oh et puis pas la peine de vous fatiguer, avait-t-elle continué, je vois que ma collègue vous a déjà inscrite dans le registre. Chambre 75 : Belloncée, deux ll, e accent aigu, e. Ah, avait-elle continué, c’est donc vous Belloncée ? J’avais fait mine de ne pas entendre. Plutôt rare comme prénom, hein! Et très laid. Ça fait américain, genre Kevin, mais au féminin. Vous voyez ce que je veux dire? Non, pas du tout, avais-je vaguement balbutié. Pourriez-vous me donner la clé de ma chambre ? Je suis fatiguée, je voudrais aller me coucher. Oh, ça va, avait dit Sonia, narquoise, je voulais pas vous vexer. La nuit, on peut bien se lâcher un peu. Et elle m’avait tendu une carte magnétique blanche et souhaité une bonne nuit.

Dans l’escalier du deuxième, j’avais croisé une fille, pieds nus et en chemise de nuit, qui m’avait demandé à brûle-pourpoint si j’étais Belloncée. Je lui avais dit que non. C’est bizarre, avait-elle dit en me dévisageant, j’aurais juré que c’était vous. J’étais fatiguée, je n’avais qu’une envie, me glisser dans mon lit et m’endormir, mais sa remarque m’avait tout de même intriguée. Qui vous a parlé de Belloncée? lui avais-je demandé. Ah, c’est Sonia à la réception qui m’a dit que vous, enfin Belloncée, venait juste d’arriver. Et elle ressemble à quoi, cette Belloncée? Mais, je viens de vous le dire, avait répondu la fille en écarquillant les yeux, elle est comme vous. Tout à coup, ces histoires de Belloncée m’avaient agacée. J’avais souhaité bonne nuit à la fille et je l’avais plantée au beau milieu de l’escalier avec ses pieds nus et ses yeux écarquillés.

Arrivée dans le couloir du deuxième, j’avais cherché la chambre numéro 75, passé la carte dans la serrure magnétique, débloqué la poignée et étais entrée dans ma chambre. Je n’avais eu besoin que de quelques secondes pour me rendre compte que quelque chose clochait dans cette chambre. Cela n’avait rien à voir avec la déco, la propreté ou la qualité du matelas. Non, non, non. Il ne manquait rien à cette chambre d’hôtel, absolument rien, j’en étais sûre. Il y avait même la petite pancarte Please, do not disturb, qui se balançait avec ironie sur la poignée intérieure de la porte. Au contraire. Il y avait quelque chose en trop dans cette chambre. Ou plus exactement quelqu’un. Quelqu’un qui dormait dans mon lit, enfin dans le lit qui m’était destiné pour cette nuit. Une fille, assez jeune, les cheveux longs et noirs, dormait recroquevillée sous les draps. Son visage était tuméfié et, du peu que je pouvais en deviner, son corps couvert d’hématomes et de traces de coups de matraque. Je remarquai alors, jetés pêle-mêle sur le plancher, un pull col roulé en synthétique blanc, une robe bustier rouge vif et une paire de collants déchirés et de la même couleur jonchaient le sol de la chambre.

J’étais ressortie de la chambre en prenant soin de refermer la porte derrière moi avec discrétion. A la réception, j’avais essayé d’expliquer à Sonia que ma chambre était déjà occupée, que ce n’était pas grave car la personne dormait et ne m’avait pas vue entrer et que je ne lui en voulais pas du tout car tout le monde est susceptible de commettre des erreurs, mais que j’étais très fatiguée et que j’avais besoin d’une autre chambre. Ce n’est pas possible, avait dit Sonia en ricanant. Et puis, je n’en ai plus. Il faudra vous débrouiller. Assis à côté d’elle, un homme écrivait une espèce de roman sur un gros registre tout taché de gouttes de sang. Sa main gauche était bandée. J’eus un haut le coeur en le voyant. Retournez à votre chambre, ajouta Sonia en se grattant la tempe d’une main parfaitement manucurée. Sonetchka, Sontchik, Sontse. La beauté de son prénom, pensais-je, avait quelque chose d’ensorcelant.

Après avoir vérifié que je me trouvais bien devant la chambre 75, entre la 73 et la 77, j’avais glissé la carte blanche dans la serrure magnétique et ouvert la porte. Je remarquai immédiatement que le lit était vide et que les habits rouges et blancs qui traînaient sur le sol avaient disparu. La fille était partie. Je m’étais assise sur le bord du matelas et avais commencé à délacer mes chaussures. Était-ce à cause de moi que la fille avait fui? Le matelas, avais-je pensé avec une lueur d’espoir, aura peut-être gardé la trace de son corps endormi en chien de fusil. Puis, j’avais enlevé mon col roulé blanc, ma robe bustier rouge et mes collants de la même couleur et remarqué qu’ils étaient déchirés. Je ne me souvenais plus de quand ni comment cela s’était passé. Puis j’avais soulevé les couvertures. Il y avait quelque chose dans mon lit. Un rouleau d’affiches format A3 qui toutes représentaient la même image : un rectangle formé de deux bandes accolées, l’une verte, l’autre rouge et terminé d’un côté par un bandeau brodé rouge et blanc. Dans la bande rouge du rectangle, des mains, en train de se noyer, appelaient au secours.
Était-ce un message de la fille?
Je ne sais pas comment, j’avais fini par m’endormir en chien de fusil, le corps collé aux affiches.

 

Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #2
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Tentative d’occupation d’un lieu virtuel #4