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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Laure Zehnacker
021A008

 

Je suis une fugitive.

Dans ma chambre, les phares de la nuit dessinent des arabesques sur les murs blancs. Pourquoi est-ce que les chambres des hôtels doivent être blanches ? Peut-être pour exprimer la vie qui reprend dans un grand béant de virginité pâle. Pour tout recommencer. Pour l’illusion.

Le réveil automatique affiche en grosses lumières rouges 18 h 33. Une minute pour arriver à 34, le numéro de ma chambre.
Des fois, j’aimerais bien m’imaginer en Bonnie and Clyde. Sauf que dans cette histoire, c’est Bonnie qui fuit Clyde.
18 h 35. Ce genre de mecs c’est comme l’alcool. Ça te rend accro. Tu veux arrêter mais t’y reviens toujours.
18 h 37. J’essaie d’ouvrir la fenêtre, mais elle est blindée. J’ai besoin d’une cigarette.

Clyde va me déglinguer. Mais pas avec le poing, avec les mots. Il aime les mots. Il sait les retourner, les tordre, les anéantir… et moi avec. Je ne sais plus quoi penser. Il va me dire que j’ai tout foutu en l’air. Et c’est vrai.

Je m’acharne contre le loquet de la fenêtre, calmement, ce qui me fait légèrement vaciller sur mes talons. Je n’ose pas réveiller les voisin.es. Les autres ne doivent rien savoir. Ils ne comprendraient pas. Ils penseraient que j’exagère. « Mais il t’a déjà tapé ? Non ! Alors il n’était pas violent. Juste une fois, bah t’aurais dû partir ».

J’ai la clé dans la main. Je débranche la lumière. J’allume la radio. « Soleil nuageux sur la moitié nord du pays. Peut-on se poser la question d’une quatrième vague ? Le gouvernement assure de la bonne mise en œuvre des soins palliatifs et du succès des vaccins. »

Mon corps s’étale sur le lit, s’enfonce dans les branches du matelas. La peur m’éventre. J’ai besoin de musique, d’un truc pour oublier l’idée. La Cadillac garée dans l’allée. Voilà ce à quoi je pense. J’aime bien les américaines.

C’est quoi la suite de l’histoire ? Personne ne peut y répondre. Je viens de partir, enfin je ne suis plutôt jamais rentrée. Le garçon doit m’attendre. Il doit attendre que la porte claque. Je me serre le cœur. Mes mains gigotent dans le noir, fouillent dans la poche du revolver, trouvent le portable.

Maman avait raison. Il est toxique.

L’isolement, je connais. Combien de fois ai-je été enfermée dans l’obscurité des chiottes à attendre que la tension redescende en pleurant en silence. Il y a plus romantique comme scène. Et, il hurle « Pourquoi tu chiales ? ». Verre de vin, le rouge s’étale sur la toile de nos amours diluviennes.

Huit ans sans rien dire. Huit ans à crever lentement.

C’est la première fois que je parle. C’est la première fois que je pars.

Tu veux que je te raconte comment il m’a eue ? Je ne sais même plus. J’étais pas le genre de fille qui se laisse prendre et ratatiner.

On dit toujours que les victimes l’ont cherché. Moi, j’cherchais juste l’amour.

18 h 40. « Sans moi t’es rien ». Et s’il avait raison ? Je ne suis rien sans la poésie de ses colères, sans ses variations d’humeur, sans sa fragilité brutale, et sans son éloquence qui fait mal. Je n’aime pas les empires qui se dégradent. Il a besoin de moi. Dans ma tête, des phrases tournent en boucle, inépuisables « ne te retourne pas ».

Soudain, un coup contre la porte. Quelqu’un frappe. Mon être se relève d’un bond. Je tourne la serrure, et la bobinette cherra…

 

La 104

Laure Zehnacker
021A008

 

Je suis une fugitive.

Dans ma chambre, les phares de la nuit dessinent des arabesques sur les murs blancs. Pourquoi est-ce que les chambres des hôtels doivent être blanches ? Peut-être pour exprimer la vie qui reprend dans un grand béant de virginité pâle. Pour tout recommencer. Pour l’illusion.

Le réveil automatique affiche en grosses lumières rouges 18 h 33. Une minute pour arriver à 34, le numéro de ma chambre.
Des fois, j’aimerais bien m’imaginer en Bonnie and Clyde. Sauf que dans cette histoire, c’est Bonnie qui fuit Clyde.
18 h 35. Ce genre de mecs c’est comme l’alcool. Ça te rend accro. Tu veux arrêter mais t’y reviens toujours.
18 h 37. J’essaie d’ouvrir la fenêtre, mais elle est blindée. J’ai besoin d’une cigarette.

Clyde va me déglinguer. Mais pas avec le poing, avec les mots. Il aime les mots. Il sait les retourner, les tordre, les anéantir… et moi avec. Je ne sais plus quoi penser. Il va me dire que j’ai tout foutu en l’air. Et c’est vrai.

Je m’acharne contre le loquet de la fenêtre, calmement, ce qui me fait légèrement vaciller sur mes talons. Je n’ose pas réveiller les voisin.es. Les autres ne doivent rien savoir. Ils ne comprendraient pas. Ils penseraient que j’exagère. « Mais il t’a déjà tapé ? Non ! Alors il n’était pas violent. Juste une fois, bah t’aurais dû partir ».

J’ai la clé dans la main. Je débranche la lumière. J’allume la radio. « Soleil nuageux sur la moitié nord du pays. Peut-on se poser la question d’une quatrième vague ? Le gouvernement assure de la bonne mise en œuvre des soins palliatifs et du succès des vaccins. »

Mon corps s’étale sur le lit, s’enfonce dans les branches du matelas. La peur m’éventre. J’ai besoin de musique, d’un truc pour oublier l’idée. La Cadillac garée dans l’allée. Voilà ce à quoi je pense. J’aime bien les américaines.

C’est quoi la suite de l’histoire ? Personne ne peut y répondre. Je viens de partir, enfin je ne suis plutôt jamais rentrée. Le garçon doit m’attendre. Il doit attendre que la porte claque. Je me serre le cœur. Mes mains gigotent dans le noir, fouillent dans la poche du revolver, trouvent le portable.

Maman avait raison. Il est toxique.

L’isolement, je connais. Combien de fois ai-je été enfermée dans l’obscurité des chiottes à attendre que la tension redescende en pleurant en silence. Il y a plus romantique comme scène. Et, il hurle « Pourquoi tu chiales ? ». Verre de vin, le rouge s’étale sur la toile de nos amours diluviennes.

Huit ans sans rien dire. Huit ans à crever lentement.

C’est la première fois que je parle. C’est la première fois que je pars.

Tu veux que je te raconte comment il m’a eue ? Je ne sais même plus. J’étais pas le genre de fille qui se laisse prendre et ratatiner.

On dit toujours que les victimes l’ont cherché. Moi, j’cherchais juste l’amour.

18 h 40. « Sans moi t’es rien ». Et s’il avait raison ? Je ne suis rien sans la poésie de ses colères, sans ses variations d’humeur, sans sa fragilité brutale, et sans son éloquence qui fait mal. Je n’aime pas les empires qui se dégradent. Il a besoin de moi. Dans ma tête, des phrases tournent en boucle, inépuisables « ne te retourne pas ».

Soudain, un coup contre la porte. Quelqu’un frappe. Mon être se relève d’un bond. Je tourne la serrure, et la bobinette cherra…

 

La 104