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J’ai flotté sur le dos en tenant un morceau de bois dans mes bras. Je ne sais pas combien de temps. Je pense que son calcul ne veut plus dire grand-chose.
Ma peau a brûlé au soleil.
Je ne sais pas ce qui m’a fait tenir ce tronçon si longtemps. Mes mains s’agrippent malgré moi, sinon je me serais laissée couler.
J’ai toujours cette odeur qui revient. Un mélange d’agrumes et de gaz. Je flotte et je pense à ma mère qui cueille les citrons. Puis à ce bateau surchargé et à son moteur qui explose.
Ma peau sent le sel, le zeste et le carburant.
Je me souviens du fond de l’eau, et d’avoir nagé vers ce que je croyais être l’en haut. Le soleil me semblait miroiter en ce sens. Mes poumons me faisaient mal. Et j’ai émergé.

*

L’inspiration la plus pleine de ma mémoire. La deuxième, sans doute.

*

Quand on m’a lancé une bouée, je ne savais plus comment lâcher ce tronçon. Quelque chose m’y maintenait cramponnée. Mes mains n’écoutaient plus.
Elles ont lancé une corde autour de moi et de mon morceau. Je me suis laissée glisser comme un animal qu’on attrape. Me suis laissée porter vers leur bateau en pensant à l’autre qui avait coulé. Quelque chose en moi ne voulait pas. Elles m’ont hissée par-dessus bord. J’ai été surprise que ce soient trois femmes. Toutes avec des peaux foncées.
J’ai essayé de leur dire merci.

*

À bord, il y avait d’autres femmes. Mais je n’ai pas vu Nadia.

*

La première nuit après l’accostage, j’étais dans cette tente. Séparée des autres par des paravents. Les infirmières nous ont examinées. J’ai bu et mangé, mais je n’avais pas d’appétit. Elles m’ont bandé mon bras blessé.

*

Le lendemain, elles sont venues chercher certaines d’entre nous. J’ai encore bu, mais je n’avais pas faim. J’ai dormi pour la première fois d’un sommeil profond. J’ai vu ma mère dans le champ près des clémentiniers.

*

Une nuit, je me suis réveillée en sueurs dans la tente. Je me suis levée de mon lit, pour la première fois depuis quelques jours. J’étais étourdie, mais il fallait que je sorte de cet abri. Je pense que la tente était vide. Je n’ai vu personne. Mes pieds nus ont frôlé cette herbe fraîche. Il n’existe pas chez moi, ce tapis vert. Je me suis roulée dessus, et ses gouttes ont pénétré ma peau, puis je me suis endormie. Des femmes âgées en route vers la piscine m’ont tirée du sommeil alors qu’il faisait encore nuit. Elles devaient être une dizaine, ont sauté à l’eau. Je divague sans doute, je suis peut-être encore dans la mer.

*

Une infirmière est revenue prendre ma température. Elle m’a ramené de l’eau, je crois boire encore tout ce liquide qui me contenait quelques jours auparavant. Je vais devenir pleine. Je flotterai toujours alors. Mais j’ai soif. Je bois et je ne pisse jamais tellement j’ai chaud. Je suis restée trop longtemps sous ce soleil qui me faisait fondre. Je me rappelle des pirates, du bateau qui brûle et coule. Je suis sur ce bateau.

*

Encore une autre nuit à me réveiller en sueur. Je sors de la tente. Regarde cette danse de vieilles femmes dans la piscine. Je m’assois sur une chaise longue en périphérie. J’aperçois aussi cette fille qui les fixe depuis son balcon situé au-dessus. Les nageuses ne semblent pas me voir, elles font leurs pirouettes et se parlent dans une langue que je prends pour du chinois. Je ne saurais deviner leurs origines qui doivent être diverses. Elles font aller leurs bras dans la piscine, marchent sur place, font la ronde. Elles s’amusent. Puis leur routine se termine et elles font la file devant l’échelle pour ressortir du bassin. Une dame s’adresse à moi en me déposant une serviette à distance. Je comprends qu’elle me l’offre. Alors que toutes les femmes sont entrées dans la cabane de bois qui jouxte ma tente, et que la fille a quitté son balcon, je regarde cette eau menaçante. Il y a à peine quelques jours je croyais m’y noyer. Il faut que je réapprivoise ma peur de toute cette eau. Je me déshabille et m’immerge à mon tour. Mon bras ne me fait presque plus mal. Je marche en frôlant ce plancher dallé en forme d’amande, qui empêche la panique de me gagner. Je peux toucher le fond et alors c’est un endroit sécure. Je sais que je suis dans la piscine et pas dans la mer. J’ai pied. Je ne vais pas mourir. Je frotte mes membres sales dans cette eau. Mes mains glissent sur ma peau, flattent toute sa surface. Je m’approche de cette pente qui mène vers l’espace creux. Nadia est-elle restée au fond de la mer ? Je devais la protéger. Maman est dans son champ au village. Ma ville a été détruite. Puis toutes les autres villes.
J’aimerais avoir des branchies pour vivre toujours dans l’eau sans difficulté ou danger de mort. Les surfaces terrestres sont depuis trop longtemps l’histoire des hommes. Ils se battent pour une parcelle de terre au lieu de vivre ensemble par-dessus. Ce qui nous reste à nous, c’est toute cette eau. Il me faut redevenir marine.

*

L’infirmière a dit que je prenais du mieux. Bientôt je vais pouvoir entrer dans l’hôtel. Trouver Nadia.

 

Entrer avec la naufragée dans l’Hôtel
Retrouver la Québécoise dans la Serre
Grimper à l’échelle avec la femme aux jolis yeux

J’ai flotté sur le dos en tenant un morceau de bois dans mes bras. Je ne sais pas combien de temps. Je pense que son calcul ne veut plus dire grand-chose.
Ma peau a brûlé au soleil.
Je ne sais pas ce qui m’a fait tenir ce tronçon si longtemps. Mes mains s’agrippent malgré moi, sinon je me serais laissée couler.
J’ai toujours cette odeur qui revient. Un mélange d’agrumes et de gaz. Je flotte et je pense à ma mère qui cueille les citrons. Puis à ce bateau surchargé et à son moteur qui explose.
Ma peau sent le sel, le zeste et le carburant.
Je me souviens du fond de l’eau, et d’avoir nagé vers ce que je croyais être l’en haut. Le soleil me semblait miroiter en ce sens. Mes poumons me faisaient mal. Et j’ai émergé.

*

L’inspiration la plus pleine de ma mémoire. La deuxième, sans doute.

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Quand on m’a lancé une bouée, je ne savais plus comment lâcher ce tronçon. Quelque chose m’y maintenait cramponnée. Mes mains n’écoutaient plus.
Elles ont lancé une corde autour de moi et de mon morceau. Je me suis laissée glisser comme un animal qu’on attrape. Me suis laissée porter vers leur bateau en pensant à l’autre qui avait coulé. Quelque chose en moi ne voulait pas. Elles m’ont hissée par-dessus bord. J’ai été surprise que ce soient trois femmes. Toutes avec des peaux foncées.
J’ai essayé de leur dire merci.

*

À bord, il y avait d’autres femmes. Mais je n’ai pas vu Nadia.

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La première nuit après l’accostage, j’étais dans cette tente. Séparée des autres par des paravents. Les infirmières nous ont examinées. J’ai bu et mangé, mais je n’avais pas d’appétit. Elles m’ont bandé mon bras blessé.

*

Le lendemain, elles sont venues chercher certaines d’entre nous. J’ai encore bu, mais je n’avais pas faim. J’ai dormi pour la première fois d’un sommeil profond. J’ai vu ma mère dans le champ près des clémentiniers.

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Une nuit, je me suis réveillée en sueurs dans la tente. Je me suis levée de mon lit, pour la première fois depuis quelques jours. J’étais étourdie, mais il fallait que je sorte de cet abri. Je pense que la tente était vide. Je n’ai vu personne. Mes pieds nus ont frôlé cette herbe fraîche. Il n’existe pas chez moi, ce tapis vert. Je me suis roulée dessus, et ses gouttes ont pénétré ma peau, puis je me suis endormie. Des femmes âgées en route vers la piscine m’ont tirée du sommeil alors qu’il faisait encore nuit. Elles devaient être une dizaine, ont sauté à l’eau. Je divague sans doute, je suis peut-être encore dans la mer.

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Une infirmière est revenue prendre ma température. Elle m’a ramené de l’eau, je crois boire encore tout ce liquide qui me contenait quelques jours auparavant. Je vais devenir pleine. Je flotterai toujours alors. Mais j’ai soif. Je bois et je ne pisse jamais tellement j’ai chaud. Je suis restée trop longtemps sous ce soleil qui me faisait fondre. Je me rappelle des pirates, du bateau qui brûle et coule. Je suis sur ce bateau.

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Encore une autre nuit à me réveiller en sueur. Je sors de la tente. Regarde cette danse de vieilles femmes dans la piscine. Je m’assois sur une chaise longue en périphérie. J’aperçois aussi cette fille qui les fixe depuis son balcon situé au-dessus. Les nageuses ne semblent pas me voir, elles font leurs pirouettes et se parlent dans une langue que je prends pour du chinois. Je ne saurais deviner leurs origines qui doivent être diverses. Elles font aller leurs bras dans la piscine, marchent sur place, font la ronde. Elles s’amusent. Puis leur routine se termine et elles font la file devant l’échelle pour ressortir du bassin. Une dame s’adresse à moi en me déposant une serviette à distance. Je comprends qu’elle me l’offre. Alors que toutes les femmes sont entrées dans la cabane de bois qui jouxte ma tente, et que la fille a quitté son balcon, je regarde cette eau menaçante. Il y a à peine quelques jours je croyais m’y noyer. Il faut que je réapprivoise ma peur de toute cette eau. Je me déshabille et m’immerge à mon tour. Mon bras ne me fait presque plus mal. Je marche en frôlant ce plancher dallé en forme d’amande, qui empêche la panique de me gagner. Je peux toucher le fond et alors c’est un endroit sécure. Je sais que je suis dans la piscine et pas dans la mer. J’ai pied. Je ne vais pas mourir. Je frotte mes membres sales dans cette eau. Mes mains glissent sur ma peau, flattent toute sa surface. Je m’approche de cette pente qui mène vers l’espace creux. Nadia est-elle restée au fond de la mer ? Je devais la protéger. Maman est dans son champ au village. Ma ville a été détruite. Puis toutes les autres villes.
J’aimerais avoir des branchies pour vivre toujours dans l’eau sans difficulté ou danger de mort. Les surfaces terrestres sont depuis trop longtemps l’histoire des hommes. Ils se battent pour une parcelle de terre au lieu de vivre ensemble par-dessus. Ce qui nous reste à nous, c’est toute cette eau. Il me faut redevenir marine.

*

L’infirmière a dit que je prenais du mieux. Bientôt je vais pouvoir entrer dans l’hôtel. Trouver Nadia.

 

Entrer avec la naufragée dans l’Hôtel
Retrouver la Québécoise dans la Serre
Grimper à l’échelle avec la femme aux jolis yeux