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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Avec vue

Julie Tirard
020A027

 

J’ai tapé le code en bas, la porte vitrée sur la gauche du bâtiment, je suis entrée.
J’ai tapé le code du coffre-fort. Trouvé à l’intérieur une enveloppe à mon nom.
JT Ch 08, étage 2.
Comme un code.
Et puis une clé comme un trésor.
Je suis montée dans l’ascenseur vitré.
Lent.
Très.
Eu le temps de contempler la grille à l’entrée, de retracer mon arrivée. Dans le sable mouillé l’empreinte de mes bottes, des roues de la valise trop chargée.
Le temps d’imaginer ma silhouette qui pousse la valise avant de la tirer, deux roues, quatre, derrière, devant, sur le côté, ce qui fait le moins mal, quel muscle froisser en premier.
Le temps de détailler le carré de pelouse bordé d’arbres,
les flaques marron à leurs pieds,
les chutes de feuilles sur un temps qui s’étire,
les branches déshabillées,
les cimes, non.
L’ascenseur s’arrête.
La porte s’ouvre, je pousse la valise devant moi.
Écriteau Ch 4 à 9 flèche vers la gauche.
Je prends à gauche, vite, tout de suite la porte 08.
M’arrête.
Je ne prends pas conscience de la moquette,
ne compte pas les portes,
une odeur grillée charge l’air et je ne cherche pas d’où elle vient,
mes doigts s’écorchent sur la clé dans ma poche,
mon cerveau tourne en spirale,
c’est peut-être lui qui grille,
girouette :
nord, ouest, sud, est, en face de moi quelle flèche ?

Dans cet hôtel il y a des chambres avec vue, et d’autres sans.
La vue c’est le lac.
L’aveugle ce sont les arbres et les briques rouges du bâtiment d’en face.

Je suis arrivée par le sud, ai pivoté une fois pour entrer, demi-tour dans l’ascenseur, sur la gauche, et maintenant face, la grille dans mon dos, non à ma gauche, je suis donc ouest.
Mes épaules s’affaissent.
La clé retombe dans ma poche.
Le lac est au nord.

L’ouest, en hiver, ce n’est même pas le soleil.
Je regarde les portes sur ma gauche, les sudistes,
le chiffre 09 à ma droite.
Je n’avais pas pensé à cette possibilité. Une chambre ouest. Ni lac, ni lumière. Pas même un coucher de soleil. Trou noir.

C’est un hôtel sans réception.
On ne peut pas demander à changer de chambre.
On ne peut pas s’acheter la vue.
JT Ch 08 étage 2, c’est tout.
La moquette m’amortit.
Un éclat dans l’œil, celui des dents quand on sourit.
Le 08 brille doré.
Le 8 c’est un peu moi, c’est vrai, avril.
Je caresse les bords tranchants de la clé dans ma poche. Mon autre main sur la poignée de la valise, petit va-et-vient de roues, je la berce tendrement, chuchote Bientôt nous entrerons.

Je prends le 08 sous les paupières et ferme les yeux.
Dans mon oreille droite s’infiltre le chant du lac.
J’entends les palmes des cygnes et la caresse d’une plume sur l’eau.
J’entends le moteur des bateaux.
J’entends les bouches des poissons qui halètent.
J’entends l’immobile des pierres et leurs bords qui s’émoussent.
Le sable invisible qui s’en détache, que le courant emporte, qui nourrira la plage, un peu plus loin.

Une porte n’est pas une fenêtre.
Une fenêtre peut être une porte à tiret.
Souvent portes et fenêtres se font face.
Mais pas toujours.
Pas toujours.

J’ouvre les yeux, insère la clé et tourne, le lac dans l’oreille.
La chambre est presque noire mais une lueur de ciel entre par la droite.
Derrière la porte en face de moi la salle de bain, le lit, le mur.
Et à ma droite la fenêtre. Étroite frêle.
On entre par la largeur de la chambre.
La fenêtre est au bout, la fenêtre est au nord, la fenêtre sur le lac
donne vue.

Mes yeux brillent, je cours presque.

Avec vue

Julie Tirard
020A027

 

J’ai tapé le code en bas, la porte vitrée sur la gauche du bâtiment, je suis entrée.
J’ai tapé le code du coffre-fort. Trouvé à l’intérieur une enveloppe à mon nom.
JT Ch 08, étage 2.
Comme un code.
Et puis une clé comme un trésor.
Je suis montée dans l’ascenseur vitré.
Lent.
Très.
Eu le temps de contempler la grille à l’entrée, de retracer mon arrivée. Dans le sable mouillé l’empreinte de mes bottes, des roues de la valise trop chargée.
Le temps d’imaginer ma silhouette qui pousse la valise avant de la tirer, deux roues, quatre, derrière, devant, sur le côté, ce qui fait le moins mal, quel muscle froisser en premier.
Le temps de détailler le carré de pelouse bordé d’arbres,
les flaques marron à leurs pieds,
les chutes de feuilles sur un temps qui s’étire,
les branches déshabillées,
les cimes, non.
L’ascenseur s’arrête.
La porte s’ouvre, je pousse la valise devant moi.
Écriteau Ch 4 à 9 flèche vers la gauche.
Je prends à gauche, vite, tout de suite la porte 08.
M’arrête.
Je ne prends pas conscience de la moquette,
ne compte pas les portes,
une odeur grillée charge l’air et je ne cherche pas d’où elle vient,
mes doigts s’écorchent sur la clé dans ma poche,
mon cerveau tourne en spirale,
c’est peut-être lui qui grille,
girouette :
nord, ouest, sud, est, en face de moi quelle flèche ?

Dans cet hôtel il y a des chambres avec vue, et d’autres sans.
La vue c’est le lac.
L’aveugle ce sont les arbres et les briques rouges du bâtiment d’en face.

Je suis arrivée par le sud, ai pivoté une fois pour entrer, demi-tour dans l’ascenseur, sur la gauche, et maintenant face, la grille dans mon dos, non à ma gauche, je suis donc ouest.
Mes épaules s’affaissent.
La clé retombe dans ma poche.
Le lac est au nord.

L’ouest, en hiver, ce n’est même pas le soleil.
Je regarde les portes sur ma gauche, les sudistes,
le chiffre 09 à ma droite.
Je n’avais pas pensé à cette possibilité. Une chambre ouest. Ni lac, ni lumière. Pas même un coucher de soleil. Trou noir.

C’est un hôtel sans réception.
On ne peut pas demander à changer de chambre.
On ne peut pas s’acheter la vue.
JT Ch 08 étage 2, c’est tout.
La moquette m’amortit.
Un éclat dans l’œil, celui des dents quand on sourit.
Le 08 brille doré.
Le 8 c’est un peu moi, c’est vrai, avril.
Je caresse les bords tranchants de la clé dans ma poche. Mon autre main sur la poignée de la valise, petit va-et-vient de roues, je la berce tendrement, chuchote Bientôt nous entrerons.

Je prends le 08 sous les paupières et ferme les yeux.
Dans mon oreille droite s’infiltre le chant du lac.
J’entends les palmes des cygnes et la caresse d’une plume sur l’eau.
J’entends le moteur des bateaux.
J’entends les bouches des poissons qui halètent.
J’entends l’immobile des pierres et leurs bords qui s’émoussent.
Le sable invisible qui s’en détache, que le courant emporte, qui nourrira la plage, un peu plus loin.

Une porte n’est pas une fenêtre.
Une fenêtre peut être une porte à tiret.
Souvent portes et fenêtres se font face.
Mais pas toujours.
Pas toujours.

J’ouvre les yeux, insère la clé et tourne, le lac dans l’oreille.
La chambre est presque noire mais une lueur de ciel entre par la droite.
Derrière la porte en face de moi la salle de bain, le lit, le mur.
Et à ma droite la fenêtre. Étroite frêle.
On entre par la largeur de la chambre.
La fenêtre est au bout, la fenêtre est au nord, la fenêtre sur le lac
donne vue.

Mes yeux brillent, je cours presque.