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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

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Demain la nuit

Chambre 84 dite « Suite princière »

Neïtah Janzing
020A028

 

Sur le lit encore défait, une chemise blanche avec un col à jabot, des manches bouffantes resserrées par un ruban au niveau des biceps et terminées par des poignets froncés avec un ruché de dentelle blanche. La chemise est tachée d’une myriade de gouttes d’encre violette. Sur la table de nuit, une enveloppe décachetée. À l’intérieur, une simple feuille, couverte d’une fine écriture :

Ma chère,

Je m’envole demain vers les contrées désertiques de poésies, de rencontres fortuites, de personnages fantasques et de célébrations musicales. Je vais boire un peu le vent et les étoiles qui tombent, me bercer contre les courants et les silences, me baigner dans les herbes hautes de l’oubli, l’instabilité du temps et la fanfare des bêtes et bestioles.

Je pars vers un monde hors des écritures et des créations, vers un monde qui poursuit le rythme de la lenteur et de la non-présence humaine. Qui sillonne les plages de nos rêves et qui transcrit les traces de la nature sur nos peaux imprudentes. Vers ces lieux qui se construisent autonomes, où l’eau s’accumule dans les plaques tectoniques des territoires et des interstices, où les montagnes s’épuisent dans les nuages et les vallées dans les brumes. Je pars me perdre dans l’humidité de ces non-dits, chercher réponses à nos malheurs.

J’ai aimé nos foulées dans les couloirs désertiques de l’hôtel, nos entrées indiscrètes dans les cuisines pour dérober des sucreries avant de partir en courant dans les dédales des escaliers et des souterrains obscurs. J’ai aimé nos liaisons dans la poussière du grenier, les vêtements blanchis de bonheur et nos sourires insouciants. La douce caresse de nos étreintes, les rires au paroxysme de la jouissance, puis les chants soufflés lascivement sur chaque parcelle de nos corps. Tout comme j’ai aimé les courses sur la plage, les mains qui s’effleurent, visages rouges de plaisirs, petites indiscrétions et lèvres soyeuses dans le creux de nos cous.

Que je ne vous aurais écrit de poèmes sur le corps, la peau s’embrasant sous les dernières lueurs du soleil…

Ma chère, j’aurais aimé que nos êtres aient la liberté d’une pleine rencontre, de jouir naïvement de cette soudaine passion, de cette délicate folie. J’aurais aimé que nous puissions manifester notre amour, déclarer haut et fort la flamme qui nous habite, partager cette suite princière, ces draps satin. Que nos êtres affranchis se croisent au dîner pour échanger verres et baisers, au lieu de ces regards incertains face à la présence de l’autre. Que nos amours ne soient pas clandestins, ou clins d’œil aux déjeuners, jeux de jambes sous table, notes laissées sur des serviettes et chocolats glissés dans les poches. J’aurais aimé que nous nous appartenions le temps de notre bref passage à l’hôtel.

J’aimerais que nous nous envolions ensemble hors des myriades des couloirs trop gris, trop tapissés pour y respirer librement. Y peindre les murs de nos désirs et nos plaisirs; perdre toute vision du respectable et marcher, tête haute et lèvres rouges, pour débiter toute la poésie de nos corps, tout l’amour qui nous occupe et, main dans la main, fendre la nuit.

 Ma chère,

À l’éternité.

Demain la nuit

Chambre 84 dite « Suite princière »

Neïtah Janzing
020A028

 

Sur le lit encore défait, une chemise blanche avec un col à jabot, des manches bouffantes resserrées par un ruban au niveau des biceps et terminées par des poignets froncés avec un ruché de dentelle blanche. La chemise est tachée d’une myriade de gouttes d’encre violette. Sur la table de nuit, une enveloppe décachetée. À l’intérieur, une simple feuille, couverte d’une fine écriture :

Ma chère,

Je m’envole demain vers les contrées désertiques de poésies, de rencontres fortuites, de personnages fantasques et de célébrations musicales. Je vais boire un peu le vent et les étoiles qui tombent, me bercer contre les courants et les silences, me baigner dans les herbes hautes de l’oubli, l’instabilité du temps et la fanfare des bêtes et bestioles.

Je pars vers un monde hors des écritures et des créations, vers un monde qui poursuit le rythme de la lenteur et de la non-présence humaine. Qui sillonne les plages de nos rêves et qui transcrit les traces de la nature sur nos peaux imprudentes. Vers ces lieux qui se construisent autonomes, où l’eau s’accumule dans les plaques tectoniques des territoires et des interstices, où les montagnes s’épuisent dans les nuages et les vallées dans les brumes. Je pars me perdre dans l’humidité de ces non-dits, chercher réponses à nos malheurs.

J’ai aimé nos foulées dans les couloirs désertiques de l’hôtel, nos entrées indiscrètes dans les cuisines pour dérober des sucreries avant de partir en courant dans les dédales des escaliers et des souterrains obscurs. J’ai aimé nos liaisons dans la poussière du grenier, les vêtements blanchis de bonheur et nos sourires insouciants. La douce caresse de nos étreintes, les rires au paroxysme de la jouissance, puis les chants soufflés lascivement sur chaque parcelle de nos corps. Tout comme j’ai aimé les courses sur la plage, les mains qui s’effleurent, visages rouges de plaisirs, petites indiscrétions et lèvres soyeuses dans le creux de nos cous.

Que je ne vous aurais écrit de poèmes sur le corps, la peau s’embrasant sous les dernières lueurs du soleil…

Ma chère, j’aurais aimé que nos êtres aient la liberté d’une pleine rencontre, de jouir naïvement de cette soudaine passion, de cette délicate folie. J’aurais aimé que nous puissions manifester notre amour, déclarer haut et fort la flamme qui nous habite, partager cette suite princière, ces draps satin. Que nos êtres affranchis se croisent au dîner pour échanger verres et baisers, au lieu de ces regards incertains face à la présence de l’autre. Que nos amours ne soient pas clandestins, ou clins d’œil aux déjeuners, jeux de jambes sous table, notes laissées sur des serviettes et chocolats glissés dans les poches. J’aurais aimé que nous nous appartenions le temps de notre bref passage à l’hôtel.

J’aimerais que nous nous envolions ensemble hors des myriades des couloirs trop gris, trop tapissés pour y respirer librement. Y peindre les murs de nos désirs et nos plaisirs; perdre toute vision du respectable et marcher, tête haute et lèvres rouges, pour débiter toute la poésie de nos corps, tout l’amour qui nous occupe et, main dans la main, fendre la nuit.

 Ma chère,

À l’éternité.