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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Jade Samson-Kermarrec
021A018

 

Ça fait maintenant un moment que Celia travaille au Belvédère dans le centre-ville. Récemment, l’hôtel a contacté le cinéma pour proposer un partenariat : réaménager l’ancienne salle de théâtre de l’hôtel en salle de projection. En échange de quoi ? Célia ne sait pas, ses patrons sont restés plutôt évasifs sur la question. Elle, elle s’imagine qu’il doit s’agir d’un partenariat symbolique pour participer à l’effort de guerre pour la sauvegarde du cinéma, celui avec un grand C, le septième art ! Quoi de plus héroïque que de s’engager pour la survie de l’art ? D’après ce qu’elle a entendu, les spectacles de théâtre joués à l’hôtel ont parfois rencontré du succès — toute proportion gardée — mais ils ne sembleraient pas être le divertissement le plus adapté à la clientèle de l’hôtel, ni même des hôtels en général. Les solitaires vont rarement voir des pièces, le cinéma, en revanche, ça attire les esseulé·e·s, une question d’écran certainement. Alors la direction de l’hôtel s’est dit que ce serait parfait pour ses pensionnaires et pour se faire un peu d’argent en plus. Et puis loger une bobine, ça coûte moins cher qu’un comédien. D’une pierre, trois coups. Peut-être même que ça interpellerait la population locale, qui sait ? Le Belvédère a proposé à Celia d’y assurer la caisse, la projection, et la programmation. À raison d’un film par semaine, elle n’aura sans doute pas de difficultés à tout prendre en charge. Même si elle n’est qu’au tout début de sa vingtaine, ça fait déjà deux ans qu’elle gère le comptoir aux confiseries du « Belv’ » et a prouvé qu’elle sait tenir une caisse. Celia a accepté sans même prendre le temps de la réflexion, c’est sorti comme un geyser, un oui puissant qui emporte tout sur son passage : son confort, sa routine, sa monotonie. Elle a été flattée aussi. Deux ans aux popcorns et aux sodas sans jamais accéder aux caisses du cinéma que pour des remplacements succincts, enfin, on reconnaît son engagement et la récompense de sa fidélité. Passer de la confiserie à la gestion d’une salle de cinéma, de A à Z, même dans un hôtel, c’est quelque chose quand même, non ? Elle est tellement excitée qu’elle ne se demande pas pourquoi elle alors qu’il y en a d’autres au cinéma, des projectionnistes, des caissiers… Celia n’a pas pensé, et quand bien même, elle n’aurait pas osé, à demander une renégociation de contrat. Elle a à peine lu, et dit « oui » à tout. Elle se figure toujours que ce qu’elle fait n’a pas de valeur, qu’elle est une incapable, qu’elle est remplaçable, et, pour ces raisons, elle trouve déjà incroyable qu’on lui propose un salaire, aussi minable soit-il, pour ses prestations. C’est la faute à la société, vous savez.

« L’hôtel »… rien que de l’évoquer la fait voyager. Elle n’a jamais eu l’occasion d’y aller. Faut bien dire qu’elle trouve plutôt curieux de fréquenter un hôtel dans la ville qu’on habite, sauf pour y travailler bien sûr. Mais généralement, les hôtels brassent plutôt des étrangers, non ? Cette pensée l’égaye encore plus. Elle s’imagine des rencontres insolites, puissantes, déroutantes que seul un endroit comme un hôtel peut abriter. Elle contemplera enfin d’autres visages, croisera sans cesse de nouvelles personnalités, se délectera du va-et-vient des locataires d’un soir ou de plusieurs comme autant de segments uniques, sans répétitions ni déjà-vu. Et puis, un cinéma, dans un hôtel, un lieu au pouvoir imaginaire dingue dans un lieu au pouvoir imaginaire dingue, ça ne peut que produire de l’inédit de manière exponentielle, non ?

La jeune femme pense aussi qu’elle sera enfin débarrassée des gros lourdauds qui viennent la draguer à son comptoir. C’est un des inconvénients de travailler dans un lieu public, on sait où et quand la trouver, et surtout, elle n’est pas autorisée à déserter son poste de travail tant que le cinéma est ouvert. Elle est prisonnière de son poste. Comme toutes les caissières, exposées. Et les hommes pensent qu’ils peuvent en disposer, que ça fait partie du service de répondre poliment, de sourire, gênée, aux blagues déplacées, aux insultes déguisées en compliments, de répéter, jour après jour, les mêmes esquives, d’essuyer la schizophrénie virile, les blessures égotiques, les humiliations publiques, juste parce qu’elle est là, juste parce qu’ils confondent gentillesse et intérêt. Seuls ceux qui n’ont jamais été au centre du monde rêvent de l’être, parce qu’ils ne savent pas à quel point c’est une plaie d’être le centre de l’attention sans avoir rien demandé. Elle est devenue la petite mignonne du Belvédère à qui il faut venir dire bonjour, essayer de gratter le numéro, parler de soi pendant de longues heures. Il y en a un en particulier qui ne va pas lui manquer, elle ne sait même pas comment il s’appelle, et lui non plus d’ailleurs, ne sait pas comment elle s’appelle. Il l’a simplement baptisée « Scarlett » pour avoir probablement perçu une vague ressemblance entre Celia et Vivian Leigh. Il est alcoolique, mais elle n’a pas réussi à savoir de quel type, s’il est violent ou non. Parfois, il lui amène même un demi depuis le troquet qu’il fréquente un peu plus haut dans la rue du « Belv’ ». Il s’annonce bruyamment depuis l’extérieur en hurlant « Scarlett » comme Brando aurait crié « Stella » : trop, faux, pathétique, inquiétant. Comme il ne va au cinéma que pour la voir, il passe pendant les séances, quand elle n’a pas de clients. Parfois, elle se cache sous son comptoir, les jambes recroquevillées contre elle pour qu’il ne la voie pas. Elle guette le son de ses déplacements, ses éructations, ses soliloques, son étonnement de ne pas la trouver là, à sa merci. Et il repart. Elle craint toujours qu’un jour, il se penche par dessus le comptoir pour voir de l’autre côté, et qu’il sache alors le pouvoir terrifiant qu’il a sur elle.

Alors, oui, l’hôtel est excentré, elle devra prendre le bus pour y aller, mais elle y sera à l’abri. Et puis de ce qu’elle a compris, il n’y a presque que des femmes qui y travaillent. « L’Hôtel des Autrices », ça peut pas venir d’un mec un nom pareil, si ? Ou alors, un mec avec un fétiche ? C’est peu vraisemblable tout de même. Elle s’y sentira bien à l’hôtel, elle en est convaincue.

Elle y travaille depuis une semaine et Celia n’a que peu de comptes à rendre, semblerait-il. Elle choisit dans le catalogue des vieux films qui ont déjà eu leur heure de gloire ou des films plus récents passés inaperçus… les distributeurs qui travaillent avec les exploitants du Belvédère sont souples sur les conditions de location, n’importe quelle rentrée d’argent sur ces films constituant un profit inespéré, aussi petit soit-il. Les patrons du Belvédère ont donné carte blanche à Celia. C’est texto ce qu’ils lui ont dit : « Celia, on te donne carte blanche. » Ils ont tout de même exigé que Richard, un des projectionnistes du « Belv’ », l’accompagne lors des premières séances afin qu’elle ne brûle pas les bobines ou les monte à l’envers, ce qui, d’après Richard, est de toute façon inévitable dans toute carrière de projectionniste qui se respecte. Il est sympa, Richard, un peu perché, forcément, pour fréquenter autant les salles obscures, mais profondément gentil.

L’hôtel n’a pas eu besoin de faire beaucoup d’aménagements. La salle de théâtre étant en plutôt bon état, il a juste été question de tendre un écran sur la scène et de construire une sorte de cabine de projection à l’arrière dans la régie. Richard a fait remarquer à Celia que la cabine n’est pas idéale, mais suffisante pour une projection par jour « Ça devrait le faire » puis il lui a tapoté l’épaule maladroitement et il y a eu comme une gêne, un flottement. Richard a détourné le regard et a pris congé en disant qu’il repasserait pour la première. L’hôtel lui a également envoyé « la nana de l’IT » comme dit Corinne, la réceptionniste, pour qu’elle programme l’ordinateur de la caisse et la machine à sortir les billets, « histoire que ça fasse pas kermesse », a dit la nana de l’IT. Elle s’appelle Leica, d’ailleurs, comme les appareils photo. Célia se sent un peu intimidée par Leica, sa souplesse, son agilité, l’impression qu’elle donne d’être là chez elle, de connaître tout et tout le monde, d’avoir la répartie acérée comme on porte la fleur au fusil. Pendant que Leica bidouille des câbles et des prises, Celia l’observe en douce. Elle aime sa présence, sa rondeur, son magnétisme, elle est à la fois pleine et terrestre, cosmique et caustique. Après avoir fini ses installations, Leica lui donne son numéro de portable et lui dit de ne surtout pas hésiter si elle rencontre le moindre problème technique. Puis, elle repart les mains dans les poches avant de se retourner et lancer à Celia : « Au fait, tu prévois de montrer quel film cette semaine ? » Celia sourit de toutes ses dents avant de répondre fièrement : « De l’influence des rayons Gamma sur le comportement des marguerites ». Elle a un peu envie de l’impressionner.

 

Stadtrand
Rencontre #2 
L’Hôtel des Alice 

Jade Samson-Kermarrec
021A018

 

Ça fait maintenant un moment que Celia travaille au Belvédère dans le centre-ville. Récemment, l’hôtel a contacté le cinéma pour proposer un partenariat : réaménager l’ancienne salle de théâtre de l’hôtel en salle de projection. En échange de quoi ? Célia ne sait pas, ses patrons sont restés plutôt évasifs sur la question. Elle, elle s’imagine qu’il doit s’agir d’un partenariat symbolique pour participer à l’effort de guerre pour la sauvegarde du cinéma, celui avec un grand C, le septième art ! Quoi de plus héroïque que de s’engager pour la survie de l’art ? D’après ce qu’elle a entendu, les spectacles de théâtre joués à l’hôtel ont parfois rencontré du succès — toute proportion gardée — mais ils ne sembleraient pas être le divertissement le plus adapté à la clientèle de l’hôtel, ni même des hôtels en général. Les solitaires vont rarement voir des pièces, le cinéma, en revanche, ça attire les esseulé·e·s, une question d’écran certainement. Alors la direction de l’hôtel s’est dit que ce serait parfait pour ses pensionnaires et pour se faire un peu d’argent en plus. Et puis loger une bobine, ça coûte moins cher qu’un comédien. D’une pierre, trois coups. Peut-être même que ça interpellerait la population locale, qui sait ? Le Belvédère a proposé à Celia d’y assurer la caisse, la projection, et la programmation. À raison d’un film par semaine, elle n’aura sans doute pas de difficultés à tout prendre en charge. Même si elle n’est qu’au tout début de sa vingtaine, ça fait déjà deux ans qu’elle gère le comptoir aux confiseries du « Belv’ » et a prouvé qu’elle sait tenir une caisse. Celia a accepté sans même prendre le temps de la réflexion, c’est sorti comme un geyser, un oui puissant qui emporte tout sur son passage : son confort, sa routine, sa monotonie. Elle a été flattée aussi. Deux ans aux popcorns et aux sodas sans jamais accéder aux caisses du cinéma que pour des remplacements succincts, enfin, on reconnaît son engagement et la récompense de sa fidélité. Passer de la confiserie à la gestion d’une salle de cinéma, de A à Z, même dans un hôtel, c’est quelque chose quand même, non ? Elle est tellement excitée qu’elle ne se demande pas pourquoi elle alors qu’il y en a d’autres au cinéma, des projectionnistes, des caissiers… Celia n’a pas pensé, et quand bien même, elle n’aurait pas osé, à demander une renégociation de contrat. Elle a à peine lu, et dit « oui » à tout. Elle se figure toujours que ce qu’elle fait n’a pas de valeur, qu’elle est une incapable, qu’elle est remplaçable, et, pour ces raisons, elle trouve déjà incroyable qu’on lui propose un salaire, aussi minable soit-il, pour ses prestations. C’est la faute à la société, vous savez.

« L’hôtel »… rien que de l’évoquer la fait voyager. Elle n’a jamais eu l’occasion d’y aller. Faut bien dire qu’elle trouve plutôt curieux de fréquenter un hôtel dans la ville qu’on habite, sauf pour y travailler bien sûr. Mais généralement, les hôtels brassent plutôt des étrangers, non ? Cette pensée l’égaye encore plus. Elle s’imagine des rencontres insolites, puissantes, déroutantes que seul un endroit comme un hôtel peut abriter. Elle contemplera enfin d’autres visages, croisera sans cesse de nouvelles personnalités, se délectera du va-et-vient des locataires d’un soir ou de plusieurs comme autant de segments uniques, sans répétitions ni déjà-vu. Et puis, un cinéma, dans un hôtel, un lieu au pouvoir imaginaire dingue dans un lieu au pouvoir imaginaire dingue, ça ne peut que produire de l’inédit de manière exponentielle, non ?

La jeune femme pense aussi qu’elle sera enfin débarrassée des gros lourdauds qui viennent la draguer à son comptoir. C’est un des inconvénients de travailler dans un lieu public, on sait où et quand la trouver, et surtout, elle n’est pas autorisée à déserter son poste de travail tant que le cinéma est ouvert. Elle est prisonnière de son poste. Comme toutes les caissières, exposées. Et les hommes pensent qu’ils peuvent en disposer, que ça fait partie du service de répondre poliment, de sourire, gênée, aux blagues déplacées, aux insultes déguisées en compliments, de répéter, jour après jour, les mêmes esquives, d’essuyer la schizophrénie virile, les blessures égotiques, les humiliations publiques, juste parce qu’elle est là, juste parce qu’ils confondent gentillesse et intérêt. Seuls ceux qui n’ont jamais été au centre du monde rêvent de l’être, parce qu’ils ne savent pas à quel point c’est une plaie d’être le centre de l’attention sans avoir rien demandé. Elle est devenue la petite mignonne du Belvédère à qui il faut venir dire bonjour, essayer de gratter le numéro, parler de soi pendant de longues heures. Il y en a un en particulier qui ne va pas lui manquer, elle ne sait même pas comment il s’appelle, et lui non plus d’ailleurs, ne sait pas comment elle s’appelle. Il l’a simplement baptisée « Scarlett » pour avoir probablement perçu une vague ressemblance entre Celia et Vivian Leigh. Il est alcoolique, mais elle n’a pas réussi à savoir de quel type, s’il est violent ou non. Parfois, il lui amène même un demi depuis le troquet qu’il fréquente un peu plus haut dans la rue du « Belv’ ». Il s’annonce bruyamment depuis l’extérieur en hurlant « Scarlett » comme Brando aurait crié « Stella » : trop, faux, pathétique, inquiétant. Comme il ne va au cinéma que pour la voir, il passe pendant les séances, quand elle n’a pas de clients. Parfois, elle se cache sous son comptoir, les jambes recroquevillées contre elle pour qu’il ne la voie pas. Elle guette le son de ses déplacements, ses éructations, ses soliloques, son étonnement de ne pas la trouver là, à sa merci. Et il repart. Elle craint toujours qu’un jour, il se penche par dessus le comptoir pour voir de l’autre côté, et qu’il sache alors le pouvoir terrifiant qu’il a sur elle.

Alors, oui, l’hôtel est excentré, elle devra prendre le bus pour y aller, mais elle y sera à l’abri. Et puis de ce qu’elle a compris, il n’y a presque que des femmes qui y travaillent. « L’Hôtel des Autrices », ça peut pas venir d’un mec un nom pareil, si ? Ou alors, un mec avec un fétiche ? C’est peu vraisemblable tout de même. Elle s’y sentira bien à l’hôtel, elle en est convaincue.

Elle y travaille depuis une semaine et Celia n’a que peu de comptes à rendre, semblerait-il. Elle choisit dans le catalogue des vieux films qui ont déjà eu leur heure de gloire ou des films plus récents passés inaperçus… les distributeurs qui travaillent avec les exploitants du Belvédère sont souples sur les conditions de location, n’importe quelle rentrée d’argent sur ces films constituant un profit inespéré, aussi petit soit-il. Les patrons du Belvédère ont donné carte blanche à Celia. C’est texto ce qu’ils lui ont dit : « Celia, on te donne carte blanche. » Ils ont tout de même exigé que Richard, un des projectionnistes du « Belv’ », l’accompagne lors des premières séances afin qu’elle ne brûle pas les bobines ou les monte à l’envers, ce qui, d’après Richard, est de toute façon inévitable dans toute carrière de projectionniste qui se respecte. Il est sympa, Richard, un peu perché, forcément, pour fréquenter autant les salles obscures, mais profondément gentil.

L’hôtel n’a pas eu besoin de faire beaucoup d’aménagements. La salle de théâtre étant en plutôt bon état, il a juste été question de tendre un écran sur la scène et de construire une sorte de cabine de projection à l’arrière dans la régie. Richard a fait remarquer à Celia que la cabine n’est pas idéale, mais suffisante pour une projection par jour « Ça devrait le faire » puis il lui a tapoté l’épaule maladroitement et il y a eu comme une gêne, un flottement. Richard a détourné le regard et a pris congé en disant qu’il repasserait pour la première. L’hôtel lui a également envoyé « la nana de l’IT » comme dit Corinne, la réceptionniste, pour qu’elle programme l’ordinateur de la caisse et la machine à sortir les billets, « histoire que ça fasse pas kermesse », a dit la nana de l’IT. Elle s’appelle Leica, d’ailleurs, comme les appareils photo. Célia se sent un peu intimidée par Leica, sa souplesse, son agilité, l’impression qu’elle donne d’être là chez elle, de connaître tout et tout le monde, d’avoir la répartie acérée comme on porte la fleur au fusil. Pendant que Leica bidouille des câbles et des prises, Celia l’observe en douce. Elle aime sa présence, sa rondeur, son magnétisme, elle est à la fois pleine et terrestre, cosmique et caustique. Après avoir fini ses installations, Leica lui donne son numéro de portable et lui dit de ne surtout pas hésiter si elle rencontre le moindre problème technique. Puis, elle repart les mains dans les poches avant de se retourner et lancer à Celia : « Au fait, tu prévois de montrer quel film cette semaine ? » Celia sourit de toutes ses dents avant de répondre fièrement : « De l’influence des rayons Gamma sur le comportement des marguerites ». Elle a un peu envie de l’impressionner.

 

Stadtrand
Rencontre #2 
L’Hôtel des Alice