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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Ann Gaspe
021A019

 

**
Un amas de présents symboliques, alignés sur une planche clouée faisant le tour de la petite pièce. Devant chaque don est posée une étiquette en papier, écrite de la main d’Éliane Chanton, au marqueur noir malhabile. Il reste un pan de mur encore vide de dons.

**

 

Patiente 1 :

Une tête à coiffer et maquiller. Aux tempes rouges rougies par un rouge à lèvres Dior indélébile. Les autres couleurs du visage s’effritent, on dirait qu’un·e enfant les a grattées systématiquement avec un petit couteau de dînette. Pour lui rendre un peu de fraîcheur, on lui a mis de grandes lunettes de mouche teintées et des cheveux très bouclés — une perruque bon marché qui brille d’électricité statique, bleu noir. Entre ses lèvres de plastique, un vrai mégot de cigarette est enfoncé, un peu crevé sur le côté droit, d’où s’échappent des miettes de tabac qui laissent des petits points bruns autour du cou, sur la planche, comme des crottes de souris minuscules qui vivraient dans son intérieur. Deux gants de cuir bleu ciel sont allongés sur l’étagère devant la tête, croisés l’un sur l’autre. Ils ont l’air d’attendre les mains de celle-ci, en retard, qui la rejoindront à un moment ou à un autre en jaillissant furieusement de la séance analytique. Il y a comme un défaut. Deux gants de main gauche.

Patiente 2 (Jenny ?) :

Deux joues rouges. De pudeur, de honte, de rage, de dégoût, de chaleur, de désespoir, de peur panique, de flux hormonal très très anormal, d’infarctus ni vu ni connu, de foutue parole sur le bout de la langue, suspendue, retenue, étranglée, essorée, immolée, pendue, défoncée, et marre marre marre et re-marre !

Patient 3 :

Une montre ocre et turquoise multifonctionnelle, en forme de tartine beurrée. En mode aquarium, elle contient un poisson rouge. En mode salle d’attente, un dictionnaire universel d’histoire naturelle. En mode frigo, du saumon frais et des larves de moustiques. On peut y garer aussi sa Cadillac, ses pièces de monnaie ou même les frontières de sa Zone personnelle la plus secrète — fonction, hélas, jamais utilisée.

 

Patiente 4 et ses avatars (les Belloncées) :

Une cascade de frites en barquettes.
Les lumières du centre-ville : une bouée de sauvetage à paillettes, un couvercle de poubelle luisant de jus d’ordures, des boutons sauteurs et aveuglants de nacre, une porte ouverte et son reflet oblique dans mon iris, un globe oculaire rouge illuminé de larmes, une armoire à glace pour passer en enfer, le hall du paradis verrouillé.
Des cheveux du futur (gris).
Le tabouret d’une pianiste morte, qui tourne encore.
Un verre. À vin. À pied. À cheval. À loisir. À crédit.
Un blanc mouchoir enveloppant un doigt coupé, annulaire.

 

Patient 5 (le Barbu) :

Un ADN de femme suspendue à la tringle à rideaux. Ou au rideau de douche. Ou au montant du lit en ferraille. Ou au battant de la fenêtre du 15e étage. Ou à la cage d’ascenseur vide. Ou au belvédère du promontoire de la corniche du pic du Midi, de la plus haute tour de Dubai, de la SSI, du trou noir de l’Amas du Phénix, du fin fond du tréfonds de l’Univers et qu’elle aille se faire griller violer foutre en l’air dans le magma de tous les cratères des soleils qui ont jamais brillé cette pauvre conne suspendue pendue mutilée qu’elle arrête de nous emmerder avec ses revendications d’É-GA-LI-TÉ-A-DEL-PHI-TÉ et son cul tout juste bon à se faire “trouée”.
Il termine en tirant lui-même si fort sur les deux pointes de sa barbe qu’il s’arrache des larmes : « Formica, caca ! On peut plus rien dire. »

 

Patient·e·s 6 et 7 :

Il y a un océan qui se jette dans un lac qui se déverse sur une page de cahier arrachée qui se transforme en équation du second degré et produit de la mousse noire. Oui, mais de la mousse de quoi ?
D’écran, de chimères, d’idéaux ?
De bière. La bière du plaisir, l’écume, quoi.
Déblinder les fenêtres, déverrouiller les tablettes, dégoupiller les lèvres et les prépuces. Maculer les chemisiers portefeuilles sans hésiter.
Morve, sang, sueur, couilles dans le café, clitoris en accordéon et vulves vintage ou valises.
Remettre les larmes à demain et reprendre le gémissement où on l’avait laissé, au dernier étage doré de la sous-préfecture. Haut les corps !

 

Patiente 8 et sa bête :

Je dirais un renard.
Non, non, plus de jambes.
Un mille-pattes ?
Non, moins !

O-vi..
Ovide ?
O-vip-p-p-p…
Ah, une machine à œufs ?
Tu te rapproches.
Un dinosaure ?
Kind of.
Je donne ma langue.
Non, malheureuse ! Elle serait capable de la bouffer.

Bon, allez : une carapace découpée par un sadique, au crâne rasé et au dos de velours, avec une bobine de fil ultra gluant au bout des griffes, qui croise le sentier des natures mortes — hannetons, mouchelettes, rayons Gamma rêveurs, libellules frêles et néanmoins carnivores ou autres monstres d’herbe.
Perso, je ne comprends pas ce qu’elle lui trouve.
Une vengeance ?
Ah, vue sous cet angle… Why not.

 

Patient inconnu :

Au fond du couloir, j’entends son raclement de gorge, ou peut-être dans le champ de maïs qui longe la terrasse. Il zigzague entre les tentes, devant l’hôtel. Ou plutôt sur la toiture de la serre. Je l’entends m’encercler, tout le temps, je l’entends ! Soupirer. Non, souffler, c’est ça ! Souffler avec ses naseaux énormes. Il est en colère peut-être.
Vous êtes en colère ?
Pas de réponse, bien sûr, pas de réponse. Un coup de vent chaud. Qui pue l’haleine.
Eh brosse-toi les dents, étalon, taureau, je ne sais pas, moi ! Vas donc, rhino, éléphant qui n’aime pas Beethoven (alors que l’éléphante, elle… mais bon, autre sujet).
Je répète ma question, vous êtes en colère ?
Pourquoi je suis sûre que c’est un… Lâcheté en face de sa propre tempête, vous voyez ? Mais c’est là un avis totalement subjectif. Je sors de mon champ de bienveillance-résilience, bah oui. Y a pas mort d’homme, hein ? (Alors que de femmes… mais bon, autre sujet, autre sujet !)
Bienveillance-résilience, mon cul, si vous me passez l’expression, tant qu’il ne crachera pas son bon morceau de rage, là, sur la table en Formica. Car pendant qu’elle couve, mijote, moisit et mitraille sous son crâne, sa colère de chochotte, nous toutes, on raque, on craque, et puis tranquille, il nous démembre en une fraction de minute.

 

Corti (Kora la folle, Futura sans Klara, etc., etc.) :

Rien. Elle n’apporte jamais rien. Du silence en barres, dit-elle. En barres de croches, et là, gros rire aviné.
Elle se fout de moi qui m’en fous.
Rire sec et masqué, au bout du bout de la fatigue.

 

Moi :

Je me suis fait un petit cadeau, un truc flottant de couleur vague. Quelque chose que j’aimerais porter, un jour. Je dis ça, mais je ne l’ai encore jamais essayé. On dirait un t-shirt troué, à pois. Il m’a plu tout de suite. Pourtant je n’avais aucune envie de prendre une cabine et de m’y déshabiller pour le voir sur moi. Trop chaud sous le masque, j’étouffais. Je suis sortie en trombe du magasin pour éviter de m’évanouir. C’était moins une. Et puis, il s’est avéré qu’il ne passait pas dans mon armoire, le t-shirt mauvasse. Incompatibilité d’humeur avec les autres vêtements, paradoxalement plus anciens mais plus jeunes. Oui, c’est la première fringue troisième âge que je m’achète. Le début de la fin. Je m’étais bien juré… Assez d’amertume, il faut aller de l’avant. Puisqu’il ne fait pas bon ménage avec les autres chemisiers, j’ai pensé tout de suite à l’étagère des dons. L’étagère des dingues. Là, rien ne fait tache, c’est la fête de la déchéance. Je l’ai plié en huit et bien lissé, pour ne pas qu’il dégouline de la planche en bois. C’est de la viscose, fluidité maximale, m’a dit la vendeuse. Ça respire bien, sur la peau ? lui ai-je demandé. Elle m’a fixé avec ses yeux de trentenaire sans complications hormonales, saine et pas tourmentée. N’a pas su quoi répondre à cette vieille échevelée peut-être évadée de l’EHPAD le plus proche, éventuellement pas en mesure de payer son achat. J’ai sorti un billet pour la calmer. Nous ne prenons que les paiements par carte. Ou peut-être avez-vous notre application fidélité, sur votre smartphone ?
S’il faut en plus être fidèle !… C’est ce que j’ai maugréé méchamment dans ma barbe en partant, comme toute petite vieille qui se respecte. Assez distinctement pour être comprise, pas assez fort pour qu’on doive absolument me répondre. C’était aussi une première fois, ça m’est sorti tout droit, irrépressible.
Maintenant je l’ai sous les yeux tous les jours, le t-shirt informe, qui me rappelle l’échéance en cours. Dans quelques semaines, je le mettrai sur un cintre et l’accrocherai au montant de l’étagère. Il flottera joliment dans les courants d’air pour égayer un peu les séances. Les patient·e·s ne pourront s’empêcher de le suivre des yeux, perdant le fil de leurs plaintes. Iels se souviendront peut-être de leur grand-mère. Alors un matin, un soir ou un midi, j’enlèverai ma blouse pour l’enfiler, entre deux séances. Et j’endosserai mon prochain rôle. Ma prochaine peau en accord avec moi-même. La psy qui se tient dans l’embrasure de la mort avec son t-shirt fluide, à trous, à pois ou à l’envers. Sympa, la mort ?

 

Assister à une autre séance de thérapie. 

Ann Gaspe
021A019

 

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Un amas de présents symboliques, alignés sur une planche clouée faisant le tour de la petite pièce. Devant chaque don est posée une étiquette en papier, écrite de la main d’Éliane Chanton, au marqueur noir malhabile. Il reste un pan de mur encore vide de dons.

**

 

Patiente 1 :

Une tête à coiffer et maquiller. Aux tempes rouges rougies par un rouge à lèvres Dior indélébile. Les autres couleurs du visage s’effritent, on dirait qu’un·e enfant les a grattées systématiquement avec un petit couteau de dînette. Pour lui rendre un peu de fraîcheur, on lui a mis de grandes lunettes de mouche teintées et des cheveux très bouclés — une perruque bon marché qui brille d’électricité statique, bleu noir. Entre ses lèvres de plastique, un vrai mégot de cigarette est enfoncé, un peu crevé sur le côté droit, d’où s’échappent des miettes de tabac qui laissent des petits points bruns autour du cou, sur la planche, comme des crottes de souris minuscules qui vivraient dans son intérieur. Deux gants de cuir bleu ciel sont allongés sur l’étagère devant la tête, croisés l’un sur l’autre. Ils ont l’air d’attendre les mains de celle-ci, en retard, qui la rejoindront à un moment ou à un autre en jaillissant furieusement de la séance analytique. Il y a comme un défaut. Deux gants de main gauche.

Patiente 2 (Jenny ?) :

Deux joues rouges. De pudeur, de honte, de rage, de dégoût, de chaleur, de désespoir, de peur panique, de flux hormonal très très anormal, d’infarctus ni vu ni connu, de foutue parole sur le bout de la langue, suspendue, retenue, étranglée, essorée, immolée, pendue, défoncée, et marre marre marre et re-marre !

Patient 3 :

Une montre ocre et turquoise multifonctionnelle, en forme de tartine beurrée. En mode aquarium, elle contient un poisson rouge. En mode salle d’attente, un dictionnaire universel d’histoire naturelle. En mode frigo, du saumon frais et des larves de moustiques. On peut y garer aussi sa Cadillac, ses pièces de monnaie ou même les frontières de sa Zone personnelle la plus secrète — fonction, hélas, jamais utilisée.

 

Patiente 4 et ses avatars (les Belloncées) :

Une cascade de frites en barquettes.
Les lumières du centre-ville : une bouée de sauvetage à paillettes, un couvercle de poubelle luisant de jus d’ordures, des boutons sauteurs et aveuglants de nacre, une porte ouverte et son reflet oblique dans mon iris, un globe oculaire rouge illuminé de larmes, une armoire à glace pour passer en enfer, le hall du paradis verrouillé.
Des cheveux du futur (gris).
Le tabouret d’une pianiste morte, qui tourne encore.
Un verre. À vin. À pied. À cheval. À loisir. À crédit.
Un blanc mouchoir enveloppant un doigt coupé, annulaire.

 

Patient 5 (le Barbu) :

Un ADN de femme suspendue à la tringle à rideaux. Ou au rideau de douche. Ou au montant du lit en ferraille. Ou au battant de la fenêtre du 15e étage. Ou à la cage d’ascenseur vide. Ou au belvédère du promontoire de la corniche du pic du Midi, de la plus haute tour de Dubai, de la SSI, du trou noir de l’Amas du Phénix, du fin fond du tréfonds de l’Univers et qu’elle aille se faire griller violer foutre en l’air dans le magma de tous les cratères des soleils qui ont jamais brillé cette pauvre conne suspendue pendue mutilée qu’elle arrête de nous emmerder avec ses revendications d’É-GA-LI-TÉ-A-DEL-PHI-TÉ et son cul tout juste bon à se faire “trouée”.
Il termine en tirant lui-même si fort sur les deux pointes de sa barbe qu’il s’arrache des larmes : « Formica, caca ! On peut plus rien dire. »

 

Patient·e·s 6 et 7 :

Il y a un océan qui se jette dans un lac qui se déverse sur une page de cahier arrachée qui se transforme en équation du second degré et produit de la mousse noire. Oui, mais de la mousse de quoi ?
D’écran, de chimères, d’idéaux ?
De bière. La bière du plaisir, l’écume, quoi.
Déblinder les fenêtres, déverrouiller les tablettes, dégoupiller les lèvres et les prépuces. Maculer les chemisiers portefeuilles sans hésiter.
Morve, sang, sueur, couilles dans le café, clitoris en accordéon et vulves vintage ou valises.
Remettre les larmes à demain et reprendre le gémissement où on l’avait laissé, au dernier étage doré de la sous-préfecture. Haut les corps !

 

Patiente 8 et sa bête :

Je dirais un renard.
Non, non, plus de jambes.
Un mille-pattes ?
Non, moins !

O-vi..
Ovide ?
O-vip-p-p-p…
Ah, une machine à œufs ?
Tu te rapproches.
Un dinosaure ?
Kind of.
Je donne ma langue.
Non, malheureuse ! Elle serait capable de la bouffer.

Bon, allez : une carapace découpée par un sadique, au crâne rasé et au dos de velours, avec une bobine de fil ultra gluant au bout des griffes, qui croise le sentier des natures mortes — hannetons, mouchelettes, rayons Gamma rêveurs, libellules frêles et néanmoins carnivores ou autres monstres d’herbe.
Perso, je ne comprends pas ce qu’elle lui trouve.
Une vengeance ?
Ah, vue sous cet angle… Why not.

 

Patient inconnu :

Au fond du couloir, j’entends son raclement de gorge, ou peut-être dans le champ de maïs qui longe la terrasse. Il zigzague entre les tentes, devant l’hôtel. Ou plutôt sur la toiture de la serre. Je l’entends m’encercler, tout le temps, je l’entends ! Soupirer. Non, souffler, c’est ça ! Souffler avec ses naseaux énormes. Il est en colère peut-être.
Vous êtes en colère ?
Pas de réponse, bien sûr, pas de réponse. Un coup de vent chaud. Qui pue l’haleine.
Eh brosse-toi les dents, étalon, taureau, je ne sais pas, moi ! Vas donc, rhino, éléphant qui n’aime pas Beethoven (alors que l’éléphante, elle… mais bon, autre sujet).
Je répète ma question, vous êtes en colère ?
Pourquoi je suis sûre que c’est un… Lâcheté en face de sa propre tempête, vous voyez ? Mais c’est là un avis totalement subjectif. Je sors de mon champ de bienveillance-résilience, bah oui. Y a pas mort d’homme, hein ? (Alors que de femmes… mais bon, autre sujet, autre sujet !)
Bienveillance-résilience, mon cul, si vous me passez l’expression, tant qu’il ne crachera pas son bon morceau de rage, là, sur la table en Formica. Car pendant qu’elle couve, mijote, moisit et mitraille sous son crâne, sa colère de chochotte, nous toutes, on raque, on craque, et puis tranquille, il nous démembre en une fraction de minute.

 

Corti (Kora la folle, Futura sans Klara, etc., etc.) :

Rien. Elle n’apporte jamais rien. Du silence en barres, dit-elle. En barres de croches, et là, gros rire aviné.
Elle se fout de moi qui m’en fous.
Rire sec et masqué, au bout du bout de la fatigue.

 

Moi :

Je me suis fait un petit cadeau, un truc flottant de couleur vague. Quelque chose que j’aimerais porter, un jour. Je dis ça, mais je ne l’ai encore jamais essayé. On dirait un t-shirt troué, à pois. Il m’a plu tout de suite. Pourtant je n’avais aucune envie de prendre une cabine et de m’y déshabiller pour le voir sur moi. Trop chaud sous le masque, j’étouffais. Je suis sortie en trombe du magasin pour éviter de m’évanouir. C’était moins une. Et puis, il s’est avéré qu’il ne passait pas dans mon armoire, le t-shirt mauvasse. Incompatibilité d’humeur avec les autres vêtements, paradoxalement plus anciens mais plus jeunes. Oui, c’est la première fringue troisième âge que je m’achète. Le début de la fin. Je m’étais bien juré… Assez d’amertume, il faut aller de l’avant. Puisqu’il ne fait pas bon ménage avec les autres chemisiers, j’ai pensé tout de suite à l’étagère des dons. L’étagère des dingues. Là, rien ne fait tache, c’est la fête de la déchéance. Je l’ai plié en huit et bien lissé, pour ne pas qu’il dégouline de la planche en bois. C’est de la viscose, fluidité maximale, m’a dit la vendeuse. Ça respire bien, sur la peau ? lui ai-je demandé. Elle m’a fixé avec ses yeux de trentenaire sans complications hormonales, saine et pas tourmentée. N’a pas su quoi répondre à cette vieille échevelée peut-être évadée de l’EHPAD le plus proche, éventuellement pas en mesure de payer son achat. J’ai sorti un billet pour la calmer. Nous ne prenons que les paiements par carte. Ou peut-être avez-vous notre application fidélité, sur votre smartphone ?
S’il faut en plus être fidèle !… C’est ce que j’ai maugréé méchamment dans ma barbe en partant, comme toute petite vieille qui se respecte. Assez distinctement pour être comprise, pas assez fort pour qu’on doive absolument me répondre. C’était aussi une première fois, ça m’est sorti tout droit, irrépressible.
Maintenant je l’ai sous les yeux tous les jours, le t-shirt informe, qui me rappelle l’échéance en cours. Dans quelques semaines, je le mettrai sur un cintre et l’accrocherai au montant de l’étagère. Il flottera joliment dans les courants d’air pour égayer un peu les séances. Les patient·e·s ne pourront s’empêcher de le suivre des yeux, perdant le fil de leurs plaintes. Iels se souviendront peut-être de leur grand-mère. Alors un matin, un soir ou un midi, j’enlèverai ma blouse pour l’enfiler, entre deux séances. Et j’endosserai mon prochain rôle. Ma prochaine peau en accord avec moi-même. La psy qui se tient dans l’embrasure de la mort avec son t-shirt fluide, à trous, à pois ou à l’envers. Sympa, la mort ?

 

Assister à une autre séance de thérapie.