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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Laurence ErmacoVa
021A011

 

*
Page de cahier arrachée et épinglée sur la paroi d’un couloir souterrain de l’hôtel au niveau de l’aile E.
*

 

Quand je l’ai rencontré pour la première fois, je descendais la rue Pasteur. J’ai tout de suite remarqué que ses lèvres étaient rouges et son t-shirt troué.
« Tu fais quoi ? » il m’a demandé.
« Ça te regarde pas ! » je lui ai dit.
« Tu vas où ? » il a rajouté.
« À l’opposé », j’ai répondu.
« Tu m’embarques ? » il m’a regardée.
« Tu te prends pour qui ! » j’ai rétorqué genre starlette de sous-préfecture.Et sur ma lancée. « Tu t’es vu avec ta gueule rapiécée et ton t-shirt tout troué ! »
« Oui, c’est vrai », il a renchéri sans se troubler.
« Mais mes lèvres, elles sont rouges et j’ai tout de suite vu que tu avais envie de les embrasser. »
Là, sa réplique, elle m’a laissée pantoise.
« Tu vois la jetée là-bas qui s’avance dangereusement dans l’océan ? » il a continué l’air de rien.
« Oui, bien sûr que je la vois ! » j’ai fait genre institutrice de CP. « C’est la plus longue et la plus ancienne de tout le pays. Sa construction date d’il y a au moins cinquante ans… » Puis, je me suis ravisée et j’ai exprimé quelque chose, quelque chose sans y penser.
« J’ai tellement envie d’aller m’y promener ! »
J’ai dit ça comme ça, exactement comme ça, mais ma voix à ce moment-là, c’était plus du tout celle d’une institutrice de CP.
« Alors on y va ! » il a pas hésité.
Moi, j’ai rien répondu, je l’ai regardé, on s’est souri, j’ai touché sa main et on est partis.

 

*
Page de cahier arrachée et roulée en boule dans les ruines nord du château, juste devant l’escalier qui descend vers le trou noir.
*

 

« Tu vois la rive droite ? » il m’a demandé.
« Oui », j’ai dit.
« Et la rive gauche ? »
« Aussi. »
« Mon arrière-grand-père est né d’un côté et mon arrière-grand-mère de l’autre. Un jour, alors que ma grand-mère était partie se promener de l’autre côté, elle a rencontré mon grand-père et… »
Il n’arrêtait pas de parler. Moi, je l’écoutais et je réfléchissais et puis j’ai pas pu m’en empêcher.
« Comment tu le sais ? »
« Quoi ? »
« Où ton grand-père et ta grand-mère sont nées ? »
« Avant, les gens savaient où ils étaient nés. C’était important pour eux. Parfois trop important. Mais au moins ils le savaient. Tu sais toi où tu es née ? »
Il m’a demandé ça comme ça, exactement comme ça, sans hésiter.
Là, sa question, elle m’a laissée pantoise.
Alors, j’ai haussé les épaules et j’ai rétorqué en parlant très lentement, comme au ralenti.
« Ma naissance, elle a été programmée, comme la tienne, comme toutes les naissances dans le monde entier. »
J’ai dit ça comme si je donnais la solution d’une équation mathématique du second degré, mais, en vrai, j’étais très troublée.
« Moi aussi, je suis troublé. »
Quand il a dit ça, il était tellement près de moi que je sentais ses mots rebondir sur mes tympans pour les faire vibrer. J’ai cru qu’il lisait dans mes pensées. Alors, je me suis un peu reculée et j’ai murmuré : « Regarde, tu as vu, il y a un renard. »
Et c’était vrai. Il y avait un renard sur le sentier.
« Les renards, j’ai ajouté un tout petit peu plus fort, j’en ai jamais vu ici. »
« Alors, ça veut dire qu’on n’est pas ici. »
Ça, c’est lui qui l’a dit.
« Mais si on n’est pas ici, alors on est où ? »
Et ça, c’est moi.

 

*
Page de cahier arrachée retrouvée dans l’arrière-cour de l’hôtel, côté cuisine.
*

 

« On dirait qu’il nous attend. »
« Qui ? »
« Le renard, évidemment ! » j’ai dit en haussant les épaules. Là, j’avoue, il m’a vraiment agacée avec son petit air faussement innocent. Pas le renard bien sûr, lui je l’aimais bien avec sa fourrure rousse et ses babines retroussées, mais le type qui se trouvait juste en face de moi et qui n’arrêtait pas de m’aguicher depuis tout à l’heure avec sa bouche rouge et son t-shirt tout troué.
« On le suit ? » il m’a proposé. « Un renard, il sait toujours où il va. »
J’ai rien dit. J’ai souri. Le renard s’est mis à trotter et on l’a suivi.
« Tu sais, j’ai dit après un moment et en prétextant un point de côté pour m’arrêter, je suis pas mal troublée. »
« Moi aussi », il a dit.
« Pourquoi ? » j’ai demandé.
« Par toi », il a répondu. « Parce que tes lèvres sont rouges. »
« Comme les tiennes. »
« Et tes habits rapiécés. »
« Comme les tiens. »
« Et qu’on pourrait s’embrasser. »
« Comme ça. »
« Près des poubelles d’une arrière-cour. »
« Ou au bord d’un trou noir. »
Quand on s’est dit ça, on était si proches l’une de l’autre que je ne savais plus qui disait quoi, puis on s’est embrassés. Longtemps.
Et c’est comme ça qu’on a perdu le renard de vue. Et qu’on n’a jamais su où il allait. Et qu’on n’a jamais su où on se trouvait.
Mais à ce moment-là, honnêtement, qu’est-ce qu’on s’en foutait !

 

 

Friday I’m in Love

Laurence ErmacoVa
021A011

 

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Page de cahier arrachée et épinglée sur la paroi d’un couloir souterrain de l’hôtel au niveau de l’aile E.
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Quand je l’ai rencontré pour la première fois, je descendais la rue Pasteur. J’ai tout de suite remarqué que ses lèvres étaient rouges et son t-shirt troué.
« Tu fais quoi ? » il m’a demandé.
« Ça te regarde pas ! » je lui ai dit.
« Tu vas où ? » il a rajouté.
« À l’opposé », j’ai répondu.
« Tu m’embarques ? » il m’a regardée.
« Tu te prends pour qui ! » j’ai rétorqué genre starlette de sous-préfecture.Et sur ma lancée. « Tu t’es vu avec ta gueule rapiécée et ton t-shirt tout troué ! »
« Oui, c’est vrai », il a renchéri sans se troubler.
« Mais mes lèvres, elles sont rouges et j’ai tout de suite vu que tu avais envie de les embrasser. »
Là, sa réplique, elle m’a laissée pantoise.
« Tu vois la jetée là-bas qui s’avance dangereusement dans l’océan ? » il a continué l’air de rien.
« Oui, bien sûr que je la vois ! » j’ai fait genre institutrice de CP. « C’est la plus longue et la plus ancienne de tout le pays. Sa construction date d’il y a au moins cinquante ans… » Puis, je me suis ravisée et j’ai exprimé quelque chose, quelque chose sans y penser.
« J’ai tellement envie d’aller m’y promener ! »
J’ai dit ça comme ça, exactement comme ça, mais ma voix à ce moment-là, c’était plus du tout celle d’une institutrice de CP.
« Alors on y va ! » il a pas hésité.
Moi, j’ai rien répondu, je l’ai regardé, on s’est souri, j’ai touché sa main et on est partis.

 

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Page de cahier arrachée et roulée en boule dans les ruines nord du château, juste devant l’escalier qui descend vers le trou noir.
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« Tu vois la rive droite ? » il m’a demandé.
« Oui », j’ai dit.
« Et la rive gauche ? »
« Aussi. »
« Mon arrière-grand-père est né d’un côté et mon arrière-grand-mère de l’autre. Un jour, alors que ma grand-mère était partie se promener de l’autre côté, elle a rencontré mon grand-père et… »
Il n’arrêtait pas de parler. Moi, je l’écoutais et je réfléchissais et puis j’ai pas pu m’en empêcher.
« Comment tu le sais ? »
« Quoi ? »
« Où ton grand-père et ta grand-mère sont nées ? »
« Avant, les gens savaient où ils étaient nés. C’était important pour eux. Parfois trop important. Mais au moins ils le savaient. Tu sais toi où tu es née ? »
Il m’a demandé ça comme ça, exactement comme ça, sans hésiter.
Là, sa question, elle m’a laissée pantoise.
Alors, j’ai haussé les épaules et j’ai rétorqué en parlant très lentement, comme au ralenti.
« Ma naissance, elle a été programmée, comme la tienne, comme toutes les naissances dans le monde entier. »
J’ai dit ça comme si je donnais la solution d’une équation mathématique du second degré, mais, en vrai, j’étais très troublée.
« Moi aussi, je suis troublé. »
Quand il a dit ça, il était tellement près de moi que je sentais ses mots rebondir sur mes tympans pour les faire vibrer. J’ai cru qu’il lisait dans mes pensées. Alors, je me suis un peu reculée et j’ai murmuré : « Regarde, tu as vu, il y a un renard. »
Et c’était vrai. Il y avait un renard sur le sentier.
« Les renards, j’ai ajouté un tout petit peu plus fort, j’en ai jamais vu ici. »
« Alors, ça veut dire qu’on n’est pas ici. »
Ça, c’est lui qui l’a dit.
« Mais si on n’est pas ici, alors on est où ? »
Et ça, c’est moi.

 

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Page de cahier arrachée retrouvée dans l’arrière-cour de l’hôtel, côté cuisine.
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« On dirait qu’il nous attend. »
« Qui ? »
« Le renard, évidemment ! » j’ai dit en haussant les épaules. Là, j’avoue, il m’a vraiment agacée avec son petit air faussement innocent. Pas le renard bien sûr, lui je l’aimais bien avec sa fourrure rousse et ses babines retroussées, mais le type qui se trouvait juste en face de moi et qui n’arrêtait pas de m’aguicher depuis tout à l’heure avec sa bouche rouge et son t-shirt tout troué.
« On le suit ? » il m’a proposé. « Un renard, il sait toujours où il va. »
J’ai rien dit. J’ai souri. Le renard s’est mis à trotter et on l’a suivi.
« Tu sais, j’ai dit après un moment et en prétextant un point de côté pour m’arrêter, je suis pas mal troublée. »
« Moi aussi », il a dit.
« Pourquoi ? » j’ai demandé.
« Par toi », il a répondu. « Parce que tes lèvres sont rouges. »
« Comme les tiennes. »
« Et tes habits rapiécés. »
« Comme les tiens. »
« Et qu’on pourrait s’embrasser. »
« Comme ça. »
« Près des poubelles d’une arrière-cour. »
« Ou au bord d’un trou noir. »
Quand on s’est dit ça, on était si proches l’une de l’autre que je ne savais plus qui disait quoi, puis on s’est embrassés. Longtemps.
Et c’est comme ça qu’on a perdu le renard de vue. Et qu’on n’a jamais su où il allait. Et qu’on n’a jamais su où on se trouvait.
Mais à ce moment-là, honnêtement, qu’est-ce qu’on s’en foutait !

 

 

Friday I’m in Love