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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Répondeur #3

Stéphanie Lux
020A023

 

Ah… bonsoir… Je pensais trouver quelqu’un.e à la réception… Mais c’est vrai qu’il est tard… Je suis Div.a., la moitié d’un collectif d’artistes, avec Tild.a on fait pas mal de performances, de vidéos, des installations aussi, en 2019 on a participé à la triennale de Setouchi, si vous connaissez… J’appelle de la part de… Peu importe, en fait… Je crois que le mieux c’est que je vous explique en deux mots de quoi il s’agit.

Voilà, une amie plasticienne nous a parlé de votre hôtel, et il paraît que vous avez des décors hallucinants, littéralement, des chambres qui changent de mobilier, de couleurs avec leurs occupant.e.s, et même une qui se remplit de messages du sol au plafond pendant la nuit…

Alors évidemment, on s’est dit que ça pourrait donner des images fantastiques, des effets visuels assez fous, ça serait un peu comme une mise en abîme de notre projet de vidéastes, vous voyez, de nos corps changeants et de ce qu’ils ont à raconter… Enfin voilà, vous avez compris : on voudrait tourner un film chez vous.

Ne dites rien je vous arrête tout de suite je sais ce que vous allez me dire (enfin… non, vous n’allez rien me dire, c’est votre répondeur…), mais si on se parlait vous me répondriez peut-être que vous ne souhaitez pas que votre respectable établissement soit associé à une production filmique de genre, ou que tout le monde fait du porno aujourd’hui, que ça n’a plus grand intérêt. Euh, oui, parce que je ne vous ai pas encore précisé je crois : ce sera un peu… érotique. Mais attention, laissez-moi vous dire une chose : vous n’avez encore jamais vu ça. Ce porno-là, je veux dire. Oui… bon, ce sera un peu plus qu’érotique, mais vraiment, ça peut vous faire une pub de malade (pardon pour la métaphore), parce qu’avec les restrictions actuelles liées au virus… vous en avez bien besoin. Sachant que tout le monde ou presque est confiné devant son ordinateur ces temps-ci… Et pardon, mais tout le monde consomme du porno en ligne, si, si, tout le monde, vous aussi, j’en suis sûr.e. Et quand tout rouvrira, les gens se précipiteront chez vous pour espérer vivre enfin en vrai ce qu’elles auront vu en ligne. Parce qu’elles n’en peuvent plus, les gens, elles n’en peuvent plus, elles ont envie de bais– besoin de tendresse, je veux dire ! Mais pas forcément avec leurs colocs ou autres conjoint.e.s qu’elles ont à la maison depuis dix ans (quand ce sont des humain.e.s et pas des chats), ou en suivant les schémas simplistes vieux comme l’hétéropatriarcat du porno mainstream.

Non, on ne peut vraiment pas dire que les gens aient leur chambre à soie en ce moment. S-o-i-e. Leur chambre à réalisation de fantasmes, quoi. Elle est un peu bouclée à double tour, vu ce qu’il reste de leurs interactions sociales, quasi inexistantes… On a beau dire, le sexe sur zoom, ce n’est pas encore ça…

Il y a tellement de solitude en ce moment… moi-même, sans ce projet, je –

Bref, nous nous engouffrons dans la grisaille anxiogène ambiante, nous voulons la faire exploser de l’intérieur, de l’intériorité consolatrice d’une (ou deux, trois, dix !) chambre d’hôtel, avec la douceur vibrante, la puissance caressante de nos peaux, de nos organes qui palpitent, qui ne demandent qu’à transporter les gens, à les sortir d’un quotidien affligeant…

Pour l’équipe ne vous en faites pas, ce sera discret, rien que Tild.a et moi, rien que nos corps poétiquement – et techniquement – augmentés, nos mots et toute l’inspiration, le souffle que nous pouvons apporter, la radicale tendresse, la vulnérabilité dont nous sommes (encore) capables. Les capteurs de sons de sens et d’odeurs, les caméras, tout est sur nos corps. Et puis s’il faut on pourra envelopper une ou deux clientes dans le projet, il suffira de les tester (nous-mêmes nous auto-testons tous les jours). En général, il faut plutôt les retenir d’entrer sur le set, je ne sais pas à quoi ressemble leur vie amoureuse, mais… j’ai l’impression qu’on a besoin de nous. Enfin vous verrez.

Je compte sur vous pour rejoindre notre révolution des rêves et des représentations.

Voilà, rappelez-moi quand vous aurez ce message. Div.a. Vous avez mon numéro.

Et préparez vos plus beaux draps !

Répondeur #3

Stéphanie Lux
020A023

 

Ah… bonsoir… Je pensais trouver quelqu’un.e à la réception… Mais c’est vrai qu’il est tard… Je suis Div.a., la moitié d’un collectif d’artistes, avec Tild.a on fait pas mal de performances, de vidéos, des installations aussi, en 2019 on a participé à la triennale de Setouchi, si vous connaissez… J’appelle de la part de… Peu importe, en fait… Je crois que le mieux c’est que je vous explique en deux mots de quoi il s’agit.

Voilà, une amie plasticienne nous a parlé de votre hôtel, et il paraît que vous avez des décors hallucinants, littéralement, des chambres qui changent de mobilier, de couleurs avec leurs occupant.e.s, et même une qui se remplit de messages du sol au plafond pendant la nuit…

Alors évidemment, on s’est dit que ça pourrait donner des images fantastiques, des effets visuels assez fous, ça serait un peu comme une mise en abîme de notre projet de vidéastes, vous voyez, de nos corps changeants et de ce qu’ils ont à raconter… Enfin voilà, vous avez compris : on voudrait tourner un film chez vous.

Ne dites rien je vous arrête tout de suite je sais ce que vous allez me dire (enfin… non, vous n’allez rien me dire, c’est votre répondeur…), mais si on se parlait vous me répondriez peut-être que vous ne souhaitez pas que votre respectable établissement soit associé à une production filmique de genre, ou que tout le monde fait du porno aujourd’hui, que ça n’a plus grand intérêt. Euh, oui, parce que je ne vous ai pas encore précisé je crois : ce sera un peu… érotique. Mais attention, laissez-moi vous dire une chose : vous n’avez encore jamais vu ça. Ce porno-là, je veux dire. Oui… bon, ce sera un peu plus qu’érotique, mais vraiment, ça peut vous faire une pub de malade (pardon pour la métaphore), parce qu’avec les restrictions actuelles liées au virus… vous en avez bien besoin. Sachant que tout le monde ou presque est confiné devant son ordinateur ces temps-ci… Et pardon, mais tout le monde consomme du porno en ligne, si, si, tout le monde, vous aussi, j’en suis sûr.e. Et quand tout rouvrira, les gens se précipiteront chez vous pour espérer vivre enfin en vrai ce qu’elles auront vu en ligne. Parce qu’elles n’en peuvent plus, les gens, elles n’en peuvent plus, elles ont envie de bais– besoin de tendresse, je veux dire ! Mais pas forcément avec leurs colocs ou autres conjoint.e.s qu’elles ont à la maison depuis dix ans (quand ce sont des humain.e.s et pas des chats), ou en suivant les schémas simplistes vieux comme l’hétéropatriarcat du porno mainstream.

Non, on ne peut vraiment pas dire que les gens aient leur chambre à soie en ce moment. S-o-i-e. Leur chambre à réalisation de fantasmes, quoi. Elle est un peu bouclée à double tour, vu ce qu’il reste de leurs interactions sociales, quasi inexistantes… On a beau dire, le sexe sur zoom, ce n’est pas encore ça…

Il y a tellement de solitude en ce moment… moi-même, sans ce projet, je –

Bref, nous nous engouffrons dans la grisaille anxiogène ambiante, nous voulons la faire exploser de l’intérieur, de l’intériorité consolatrice d’une (ou deux, trois, dix !) chambre d’hôtel, avec la douceur vibrante, la puissance caressante de nos peaux, de nos organes qui palpitent, qui ne demandent qu’à transporter les gens, à les sortir d’un quotidien affligeant…

Pour l’équipe ne vous en faites pas, ce sera discret, rien que Tild.a et moi, rien que nos corps poétiquement – et techniquement – augmentés, nos mots et toute l’inspiration, le souffle que nous pouvons apporter, la radicale tendresse, la vulnérabilité dont nous sommes (encore) capables. Les capteurs de sons de sens et d’odeurs, les caméras, tout est sur nos corps. Et puis s’il faut on pourra envelopper une ou deux clientes dans le projet, il suffira de les tester (nous-mêmes nous auto-testons tous les jours). En général, il faut plutôt les retenir d’entrer sur le set, je ne sais pas à quoi ressemble leur vie amoureuse, mais… j’ai l’impression qu’on a besoin de nous. Enfin vous verrez.

Je compte sur vous pour rejoindre notre révolution des rêves et des représentations.

Voilà, rappelez-moi quand vous aurez ce message. Div.a. Vous avez mon numéro.

Et préparez vos plus beaux draps !