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Note : Les femmes sont digérées par l’hôtel. Entrent, ressortent. Se libèrent de l’emmurement. Arrivent toutes par l’eau. On les met dans des bateaux et elles changent de place. Elles partent parce que leurs vies sont viciées, se reforment dans une communauté horizontale.

***

Je ne fais que penser à la cérémonie d’hier soir. Quand j’ai vu les femmes qui dansaient dans la forêt. Elles étaient prises de la même transe que moi. Nous étions des méduses. Molles et orgiaques. Je me rappelle mes chevilles qui ballotent ou flottent comme mille tentacules.

Je rêve que je fais de l’origami, mais de qualité supérieure. Je ne sais même pas faire une grue. Je plie tout, et plie plus petit et encore, et quand j’ouvre, ça a des formes d’hôtels. J’en plie plusieurs et je crée de nombreuses variations. J’entre alors dans ces édifices de papier et je fais des scènes. Je suis la fille en voyage qui entre dans un restaurant avec vue en traînant ma valise. Je m’assois à une table et un homme m’approche, je le connais en fait, c’est pour un rendez-vous. Je suis attendue quelque part, mais j’ai le temps de le suivre. Il me demande si je veux aller à sa chambre, j’hésite et dis que oui. On monte par l’escalier. Tous les murs sont blancs avec de grandes fenêtres. Dans sa chambre, nous prenons le thé. L’univers change et ressemble ensuite à la salle de bain de la chambre 44 au moment où la dalle se creuse.

 

fig. 8 — La salle de bain

 

J’entre dans le mur à la recherche de l’aile E, et retrouve l’escalier sablier. Je monte et arrive à l’étage des chambres. La E-1026 est débarrée et j’ouvre sur cette pièce qui ressemble à une tourelle. Le plancher y est rond, le toit en cône. Une fenêtre ancienne fait face à la forêt. Il y a un fuseau au milieu de la pièce. Je tombe dans un autre accordéon de papier, cette fois, le plancher est fragile et je le déchire en tombant dans les ruines. J’aperçois une femme qui souffre, les jambes ouvertes, je me rapproche et reconnais Madame Dou qui accouche. Je me réveille en sursaut. J’ai cru voir cette chose velue qui lui sortait d’entre les cuisses.

J’avais déjà imaginé ce monstre en rêve à l’arrivée, quand j’étais enfermée dans la 44 pendant les deux semaines de confinement. Et le voilà qui naît de la chair de Madame Dou. Je vis une de mes premières transes prolongées. Avant, ça ne m’était arrivé que deux ou trois fois peut-être, des fois notoires, dont celle que j’avais passée allongée sur le sol à m’imaginer un plafond en eau. Je garde encore un souvenir assez traumatisant de l’événement, parce que des personnes invitées au party m’avaient dessiné sur tout le corps à mon retour d’entre les limbes. Je n’ai aucun souvenir de ça. On m’avait écrit sur le ventre et les cuisses. Je ne sais pas pourquoi je parle de ça. C’est étrange. Tout est flou. La peur de l’endroit du sommeil m’a toujours habitée, je l’ai dit. Tamisha a dormi au dortoir quelques soirs cette semaine, je crois que c’est une bonne chose. C’est elle qui a préféré. Et je me rends compte que retrouver ma solitude me ramène dans le courant de l’écriture et ça me fait du bien. Il me faut ça. C’est le moment du désir et du doute.

Je regarde le dernier dessin que j’ai fait et je le comprends d’un coup. Toutes ces formes prennent des allures de tunnels.

 

fig. 13 — Map souterraine

 

Je ne pense pas avoir rêvé ni halluciné. De toute façon ici, il n’y a aucune règle narrative. Dans l’étang aux carpes, ce matin, j’ai vu cette chose briller. Je retourne au bassin cet après-midi. Longe la piscine vide et tourne le coin Sud-Ouest du bâtiment. Les jardinières sont parties alors je me faufile jusqu’à l’étang. Je cherche la position de mon sommeil de ce matin, observe les creux de la terre. Il me semble que ma trace était par ici. Le bassin est quand même assez grand, c’est comme une petite piscine formée avec la même céramique que l’autre, plusieurs petites dalles y dessinent aussi une forme de vague. À l’intérieur, les poissons nagent et semblent me suivre. Voilà, je pense que c’est là. Je me penche pour mieux observer le fond qui a été troué par quelques plantes aquatiques. Ma main molle s’allonge et flatte le fond. Les carpes tourbillonnent autour de mon membre mutant. J’attrape ce qui scintille et le regarde tandis que ma main reparaît. C’est une clé.

*

Je marche vers le hall, aujourd’hui étrangement plutôt vide, et me dirige vers l’escalier au tapis rouge.

 

fig. 14 — Map d’une partie de l’hôtel

 

Je monte, passe devant les portes de l’aile A, les chambres y sont placées dans des ordres anarchiques. Je trouve ça très drôle. Puis je tourne au sud vers l’aile B, après la chambre 8, celle de Romane. J’accélère devant le dortoir pour ne pas que Tamisha pense que je la cherche et que ça me donne un air d’amour désespéré, et je traverse dans l’aile C, où vit Roaa dans la chambre 32.

Je monte l’escalier qui se trouve juste après, et débouche dans l’aile D. Ici demeure le reste de l’équipe d’aquaforme avec les jardinières de ce matin. Elles me voient passer dans le couloir et se remettent à rire en me taquinant. Je leur fais des visages de clowns et nous blaguons. Certaines me serrent la main et elles ont des tentacules à la place de la poigne. Elles me chatouillent. Je leur demande si je peux entrer voir un truc dans leurs chambres, je mens en disant que c’est Silvia qui m’envoie. Elles me laissent entrer en me suivant sur leurs pattes qui glissent. Je vais dans les dix chambres de l’aile D, entre dans toutes les salles de bain, et regarde les céramiques. Elles m’invitent à me baigner avec elles le lendemain matin en me flattant la nuque avec leurs mains pointues. Je suis ravie.

Après le parcours des toilettes, je dois me placer devant l’évidence, je ne sais pas comment me rendre dans l’aile E sinon qu’en retournant dans la serre pour ouvrir la porte horizontale.

Je me dirige vers l’ascenseur, et j’observe cette serrure sous les chiffres. Au lieu de peser sur le rez-de-chaussée, j’appuie sur la flèche qui monte et j’introduis la clé dans la fente. Je tourne un tour. L’ascenseur semble bien monter un étage de plus. Il s’ouvre au beau milieu d’un salon. Une berceuse et deux divans sont placés devant une vieille cheminée. C’est une belle pièce qui a une esthétique qui semble plus datée que celle des chambres 44 et 45. J’ouvre la porte et je me retrouve dans le couloir de l’aile E. Le salon est dans la chambre E-1025.

Dans le couloir, je retrouve l’escalier sablier et redescends ses marches vers le tunnel qui me ramène vers la chambre 44. Ça me fait vraiment un drôle d’effet de revenir ici. Je retrouve la salle de bain et l’évier, la chambre et le lit, les miroirs, la commode avec des yeux et le mini-frigo avec les carottes pourries. Je m’étends un instant sur mon premier lit. Je suis enfin du bon côté de la fenêtre, depuis ce trouble du réveil dans la chambre en miroir, chez Tamisha. Je me sens comme à nouveau chez moi. C’est un lit apprivoisé. La chambre 44 existe toujours, Silvia en a seulement bloqué l’accès. Mais pourquoi ? On s’attache parfois très vite à nos cavernes.

*

J’entre dans le mur et retrouve ce tunnel qui rapetisse en cul-de-sac, je rampe comme une pieuvre vers cette chose qui se tient dans la noirceur, je reconnais alors mon sac, perdu quelques semaines plus tôt. Je rebrousse chemin en poussant mon bagage au-devant de moi. Dans la douche, j’ouvre l’eau sur mes tentacules pour me donner du nerf. Je dézippe la fermeture de mon sac et en ressors mon ordinateur et mes livres.

« Les romans n’ont pas besoin d’être vrais. C’est même mieux qu’ils ne le soient pas. Kafka ne voulait pas être cru et Gregor Samsa ne s’est pas métamorphosé. Qui sait ce qui se déploie dans la fiction ? Les romans n’ont pas besoin d’être vrais, pourtant ils donnent une sensation du réel, et cette sensation, elle, est vraie. Je voudrais dire que la littérature libère de l’appréhension, mais en fait, elle est l’appréhension même.* »

Les pages se mouillent et collent à mes membres mous et visqueux. Je referme le robinet et quitte le bain. Face au miroir qui forme le mur opposé, je me regarde être une créature mi-femme mi-méduse. Je flotte vers mon premier lit.

*

Depuis que je suis arrivée ici, je me sens comme tiraillée entre deux mondes, deux chaises, deux chambres. Je ne sais plus comment penser mon corps ni mon affiliation. Depuis ma jeunesse j’ai été élevée à travers les idées souverainistes de ma famille et de ma communauté. Je sais que je tiens en moi deux langues qui se chamaillent, se mélangent, se combattent. Je suis une colonisée deux fois. Je suis arrivée à l’hôtel et on m’y a accueillie comme toutes les autres, et cette égalité me fascine autant qu’elle me rend inconfortable. Je voudrais être moins bien traitée que celles qui sont plus affligées. Je voudrais travailler plus dur pour elles, je devrais être aux cuisines, aux jardins, enseigner, aller sur les bateaux comme les pirates. Je voudrais que leurs souffrances puissent enfin cesser, je leur donne ma place de privilégiée apatride. Je suis toujours dans une imposture, partout où je vais. Chez nous, on parle des deux solitudes. Je ne me sens ni affiliée au pays, ni à la province. Je ne me reconnais pas dans les idées politiques de cet endroit qui me sert de maison.

Je lis :
« […] je regarde derrière moi, je fouille le passé, et je ne trouve rien qui puisse me donner de la force : ni héritage natif qui puisse constituer un codex de liberté dans le territoire, ni héritage européen qui puisse me servir à quoi que ce soit d’autre qu’à convertir, exproprier, extraire, accumuler, divertir. Ce dont je voudrais hériter je ne l’ai pas, et ce dont j’hérite, je n’en veux pas.** »

Je suis une pieuvre qui va se sauver dans la mer Est pour ne jamais se resservir de ses jambes. Je ne veux rien posséder du territoire, je veux détruire les murs. Silvia et Madame Dou savaient exactement ce qu’elles faisaient en nous emmurant dans l’hôtel, elles savaient les kamikazes qu’elles allaient créer. Des femmes mi-animales, mi-sirènes et monstrueuses, prêtes à déconstruire toutes les limites et les frontières. Je lis.

*

« À croire que la nuit de leur venue au monde/elles avaient reçu le matériau rocheux/pétri/irrémédiablement façonné//À croire que fées et sorcières/accourant/leur avaient fourni le bois pour les poteaux/le ciment/les souffles exhalant la mort/pour durcir le liant *** »

Les seuls lieux qui me ressemblent et où je me sens à ma place au Québec, existent dans le fond des bois ou dans la littérature écrite par des femmes. La forêt et les textes. Ou le ventre d’un appartement dont je ne sortais plus, dont les murs étaient transformés en musée, et le lit séparé entre deux couvertures. Une moitié pour moi. Je me réfugiais dans les livres pour me retrouver dans les récits des autres, celles qui, comme moi, avaient choisi d’écrire. Celles qui créent des espaces habitables, dans lesquels les lectrices peuvent se blottir.

Je me suis questionnée sur tout, ma place ? Et pourtant j’arrive ici, dans cet espace qui pourrait être chaotique, mais qui pourtant, embrasse son foisonnement, jongle avec sa multitude. Je ne dois pas reproduire les mêmes erreurs et rester dans ma chambre seule. Ma tête est encore embrouillée. Je ressens cette pression intense sur les tempes et des étourdissements continuels. Sans parler de mon corps qui semble encore comme toujours léviter. Je garde cette peur pesante de tomber par-derrière. En même temps, j’ai cette sensation que si je tombais, je ne me fracasserais pas le cul sur le sol, non je resterais comme en suspens. C’est une impression qui ressemble à une inquiétante étrangeté. Pourtant j’ai le sentiment que je la connais aussi, cette position. Que mon corps participe d’une mémoire cellulaire des ondulations. C’est comme une entrée en eaux. Je fais toujours la même poussée quand je nage. Je me propulse avec les cuisses. Les bras. Les extrémités. Et je me déplace comme ça, je me laisse tomber, je fais des pirouettes. Je reste attentive à ma respiration.

Je m’expulse de la chambre et vais au balcon du mauvais côté. La piscine me regarde. Je suis bien ici. Je me demande comment c’est sur le bateau.

 

Se sauver par l’océan Est
Rejoindre les nouvelles arrivantes de l’océan Ouest
Aller à la piscine

 


[*] Marie-Christine Lemieux-Couture,Tourner sur soi en technicolor, Les Éditions du Remue-Ménage.
[**] Dalie Giroux, L’Œil du maître, Éditions Mémoire d’encrier.
[***] Marie-Célie Agnant, Femmes des terres brûlées, Éditions de la Pleine Lune.

Note : Les femmes sont digérées par l’hôtel. Entrent, ressortent. Se libèrent de l’emmurement. Arrivent toutes par l’eau. On les met dans des bateaux et elles changent de place. Elles partent parce que leurs vies sont viciées, se reforment dans une communauté horizontale.

***

Je ne fais que penser à la cérémonie d’hier soir. Quand j’ai vu les femmes qui dansaient dans la forêt. Elles étaient prises de la même transe que moi. Nous étions des méduses. Molles et orgiaques. Je me rappelle mes chevilles qui ballotent ou flottent comme mille tentacules.

Je rêve que je fais de l’origami, mais de qualité supérieure. Je ne sais même pas faire une grue. Je plie tout, et plie plus petit et encore, et quand j’ouvre, ça a des formes d’hôtels. J’en plie plusieurs et je crée de nombreuses variations. J’entre alors dans ces édifices de papier et je fais des scènes. Je suis la fille en voyage qui entre dans un restaurant avec vue en traînant ma valise. Je m’assois à une table et un homme m’approche, je le connais en fait, c’est pour un rendez-vous. Je suis attendue quelque part, mais j’ai le temps de le suivre. Il me demande si je veux aller à sa chambre, j’hésite et dis que oui. On monte par l’escalier. Tous les murs sont blancs avec de grandes fenêtres. Dans sa chambre, nous prenons le thé. L’univers change et ressemble ensuite à la salle de bain de la chambre 44 au moment où la dalle se creuse.

 

fig. 8 — La salle de bain

 

J’entre dans le mur à la recherche de l’aile E, et retrouve l’escalier sablier. Je monte et arrive à l’étage des chambres. La E-1026 est débarrée et j’ouvre sur cette pièce qui ressemble à une tourelle. Le plancher y est rond, le toit en cône. Une fenêtre ancienne fait face à la forêt. Il y a un fuseau au milieu de la pièce. Je tombe dans un autre accordéon de papier, cette fois, le plancher est fragile et je le déchire en tombant dans les ruines. J’aperçois une femme qui souffre, les jambes ouvertes, je me rapproche et reconnais Madame Dou qui accouche. Je me réveille en sursaut. J’ai cru voir cette chose velue qui lui sortait d’entre les cuisses.

J’avais déjà imaginé ce monstre en rêve à l’arrivée, quand j’étais enfermée dans la 44 pendant les deux semaines de confinement. Et le voilà qui naît de la chair de Madame Dou. Je vis une de mes premières transes prolongées. Avant, ça ne m’était arrivé que deux ou trois fois peut-être, des fois notoires, dont celle que j’avais passée allongée sur le sol à m’imaginer un plafond en eau. Je garde encore un souvenir assez traumatisant de l’événement, parce que des personnes invitées au party m’avaient dessiné sur tout le corps à mon retour d’entre les limbes. Je n’ai aucun souvenir de ça. On m’avait écrit sur le ventre et les cuisses. Je ne sais pas pourquoi je parle de ça. C’est étrange. Tout est flou. La peur de l’endroit du sommeil m’a toujours habitée, je l’ai dit. Tamisha a dormi au dortoir quelques soirs cette semaine, je crois que c’est une bonne chose. C’est elle qui a préféré. Et je me rends compte que retrouver ma solitude me ramène dans le courant de l’écriture et ça me fait du bien. Il me faut ça. C’est le moment du désir et du doute.

Je regarde le dernier dessin que j’ai fait et je le comprends d’un coup. Toutes ces formes prennent des allures de tunnels.

 

fig. 13 — Map souterraine

 

Je ne pense pas avoir rêvé ni halluciné. De toute façon ici, il n’y a aucune règle narrative. Dans l’étang aux carpes, ce matin, j’ai vu cette chose briller. Je retourne au bassin cet après-midi. Longe la piscine vide et tourne le coin Sud-Ouest du bâtiment. Les jardinières sont parties alors je me faufile jusqu’à l’étang. Je cherche la position de mon sommeil de ce matin, observe les creux de la terre. Il me semble que ma trace était par ici. Le bassin est quand même assez grand, c’est comme une petite piscine formée avec la même céramique que l’autre, plusieurs petites dalles y dessinent aussi une forme de vague. À l’intérieur, les poissons nagent et semblent me suivre. Voilà, je pense que c’est là. Je me penche pour mieux observer le fond qui a été troué par quelques plantes aquatiques. Ma main molle s’allonge et flatte le fond. Les carpes tourbillonnent autour de mon membre mutant. J’attrape ce qui scintille et le regarde tandis que ma main reparaît. C’est une clé.

*

Je marche vers le hall, aujourd’hui étrangement plutôt vide, et me dirige vers l’escalier au tapis rouge.

 

fig. 14 — Map d’une partie de l’hôtel

 

Je monte, passe devant les portes de l’aile A, les chambres y sont placées dans des ordres anarchiques. Je trouve ça très drôle. Puis je tourne au sud vers l’aile B, après la chambre 8, celle de Romane. J’accélère devant le dortoir pour ne pas que Tamisha pense que je la cherche et que ça me donne un air d’amour désespéré, et je traverse dans l’aile C, où vit Roaa dans la chambre 32.

Je monte l’escalier qui se trouve juste après, et débouche dans l’aile D. Ici demeure le reste de l’équipe d’aquaforme avec les jardinières de ce matin. Elles me voient passer dans le couloir et se remettent à rire en me taquinant. Je leur fais des visages de clowns et nous blaguons. Certaines me serrent la main et elles ont des tentacules à la place de la poigne. Elles me chatouillent. Je leur demande si je peux entrer voir un truc dans leurs chambres, je mens en disant que c’est Silvia qui m’envoie. Elles me laissent entrer en me suivant sur leurs pattes qui glissent. Je vais dans les dix chambres de l’aile D, entre dans toutes les salles de bain, et regarde les céramiques. Elles m’invitent à me baigner avec elles le lendemain matin en me flattant la nuque avec leurs mains pointues. Je suis ravie.

Après le parcours des toilettes, je dois me placer devant l’évidence, je ne sais pas comment me rendre dans l’aile E sinon qu’en retournant dans la serre pour ouvrir la porte horizontale.

Je me dirige vers l’ascenseur, et j’observe cette serrure sous les chiffres. Au lieu de peser sur le rez-de-chaussée, j’appuie sur la flèche qui monte et j’introduis la clé dans la fente. Je tourne un tour. L’ascenseur semble bien monter un étage de plus. Il s’ouvre au beau milieu d’un salon. Une berceuse et deux divans sont placés devant une vieille cheminée. C’est une belle pièce qui a une esthétique qui semble plus datée que celle des chambres 44 et 45. J’ouvre la porte et je me retrouve dans le couloir de l’aile E. Le salon est dans la chambre E-1025.

Dans le couloir, je retrouve l’escalier sablier et redescends ses marches vers le tunnel qui me ramène vers la chambre 44. Ça me fait vraiment un drôle d’effet de revenir ici. Je retrouve la salle de bain et l’évier, la chambre et le lit, les miroirs, la commode avec des yeux et le mini-frigo avec les carottes pourries. Je m’étends un instant sur mon premier lit. Je suis enfin du bon côté de la fenêtre, depuis ce trouble du réveil dans la chambre en miroir, chez Tamisha. Je me sens comme à nouveau chez moi. C’est un lit apprivoisé. La chambre 44 existe toujours, Silvia en a seulement bloqué l’accès. Mais pourquoi ? On s’attache parfois très vite à nos cavernes.

*

J’entre dans le mur et retrouve ce tunnel qui rapetisse en cul-de-sac, je rampe comme une pieuvre vers cette chose qui se tient dans la noirceur, je reconnais alors mon sac, perdu quelques semaines plus tôt. Je rebrousse chemin en poussant mon bagage au-devant de moi. Dans la douche, j’ouvre l’eau sur mes tentacules pour me donner du nerf. Je dézippe la fermeture de mon sac et en ressors mon ordinateur et mes livres.

« Les romans n’ont pas besoin d’être vrais. C’est même mieux qu’ils ne le soient pas. Kafka ne voulait pas être cru et Gregor Samsa ne s’est pas métamorphosé. Qui sait ce qui se déploie dans la fiction ? Les romans n’ont pas besoin d’être vrais, pourtant ils donnent une sensation du réel, et cette sensation, elle, est vraie. Je voudrais dire que la littérature libère de l’appréhension, mais en fait, elle est l’appréhension même.* »

Les pages se mouillent et collent à mes membres mous et visqueux. Je referme le robinet et quitte le bain. Face au miroir qui forme le mur opposé, je me regarde être une créature mi-femme mi-méduse. Je flotte vers mon premier lit.

*

Depuis que je suis arrivée ici, je me sens comme tiraillée entre deux mondes, deux chaises, deux chambres. Je ne sais plus comment penser mon corps ni mon affiliation. Depuis ma jeunesse j’ai été élevée à travers les idées souverainistes de ma famille et de ma communauté. Je sais que je tiens en moi deux langues qui se chamaillent, se mélangent, se combattent. Je suis une colonisée deux fois. Je suis arrivée à l’hôtel et on m’y a accueillie comme toutes les autres, et cette égalité me fascine autant qu’elle me rend inconfortable. Je voudrais être moins bien traitée que celles qui sont plus affligées. Je voudrais travailler plus dur pour elles, je devrais être aux cuisines, aux jardins, enseigner, aller sur les bateaux comme les pirates. Je voudrais que leurs souffrances puissent enfin cesser, je leur donne ma place de privilégiée apatride. Je suis toujours dans une imposture, partout où je vais. Chez nous, on parle des deux solitudes. Je ne me sens ni affiliée au pays, ni à la province. Je ne me reconnais pas dans les idées politiques de cet endroit qui me sert de maison.

Je lis :
« […] je regarde derrière moi, je fouille le passé, et je ne trouve rien qui puisse me donner de la force : ni héritage natif qui puisse constituer un codex de liberté dans le territoire, ni héritage européen qui puisse me servir à quoi que ce soit d’autre qu’à convertir, exproprier, extraire, accumuler, divertir. Ce dont je voudrais hériter je ne l’ai pas, et ce dont j’hérite, je n’en veux pas.** »

Je suis une pieuvre qui va se sauver dans la mer Est pour ne jamais se resservir de ses jambes. Je ne veux rien posséder du territoire, je veux détruire les murs. Silvia et Madame Dou savaient exactement ce qu’elles faisaient en nous emmurant dans l’hôtel, elles savaient les kamikazes qu’elles allaient créer. Des femmes mi-animales, mi-sirènes et monstrueuses, prêtes à déconstruire toutes les limites et les frontières. Je lis.

*

« À croire que la nuit de leur venue au monde/elles avaient reçu le matériau rocheux/pétri/irrémédiablement façonné//À croire que fées et sorcières/accourant/leur avaient fourni le bois pour les poteaux/le ciment/les souffles exhalant la mort/pour durcir le liant *** »

Les seuls lieux qui me ressemblent et où je me sens à ma place au Québec, existent dans le fond des bois ou dans la littérature écrite par des femmes. La forêt et les textes. Ou le ventre d’un appartement dont je ne sortais plus, dont les murs étaient transformés en musée, et le lit séparé entre deux couvertures. Une moitié pour moi. Je me réfugiais dans les livres pour me retrouver dans les récits des autres, celles qui, comme moi, avaient choisi d’écrire. Celles qui créent des espaces habitables, dans lesquels les lectrices peuvent se blottir.

Je me suis questionnée sur tout, ma place ? Et pourtant j’arrive ici, dans cet espace qui pourrait être chaotique, mais qui pourtant, embrasse son foisonnement, jongle avec sa multitude. Je ne dois pas reproduire les mêmes erreurs et rester dans ma chambre seule. Ma tête est encore embrouillée. Je ressens cette pression intense sur les tempes et des étourdissements continuels. Sans parler de mon corps qui semble encore comme toujours léviter. Je garde cette peur pesante de tomber par-derrière. En même temps, j’ai cette sensation que si je tombais, je ne me fracasserais pas le cul sur le sol, non je resterais comme en suspens. C’est une impression qui ressemble à une inquiétante étrangeté. Pourtant j’ai le sentiment que je la connais aussi, cette position. Que mon corps participe d’une mémoire cellulaire des ondulations. C’est comme une entrée en eaux. Je fais toujours la même poussée quand je nage. Je me propulse avec les cuisses. Les bras. Les extrémités. Et je me déplace comme ça, je me laisse tomber, je fais des pirouettes. Je reste attentive à ma respiration.

Je m’expulse de la chambre et vais au balcon du mauvais côté. La piscine me regarde. Je suis bien ici. Je me demande comment c’est sur le bateau.

 

Se sauver par l’océan Est
Rejoindre les nouvelles arrivantes de l’océan Ouest
Aller à la piscine

 


[*] Marie-Christine Lemieux-Couture,Tourner sur soi en technicolor, Les Éditions du Remue-Ménage.
[**] Dalie Giroux, L’Œil du maître, Éditions Mémoire d’encrier.
[***] Marie-Célie Agnant, Femmes des terres brûlées, Éditions de la Pleine Lune.