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Nous revenons de l’océan Ouest avec quatre naufragées. Jane les mène à la tente Ouest avec Romane, pendant que nous débarquons les caisses du bateau. Il y a quelques mois, c’était moi à leur place. Elles le savent, je leur en ai parlé pour atténuer leur peur. Une d’elles, Zahra, a la moitié du visage défiguré.

« On me disait déviante. Je me suis enfuie. »

Nous menons les caisses vers le hall, mais moi je n’entre pas. Argo ne dit rien, respecte nos limites. La mienne c’est de ne plus entrer dans ces murs construits pour abriter la bête.

*

Les vieilles femmes ouvrent la porte du sauna et la vapeur en sort comme un fantôme. La vague de brouillard tourbillonne vers le ciel pendant qu’elles sortent une à une de leur maison de bois. Elles enfilent leurs sandales laissées devant la porte. Je reconnais Bao qui enfile son peignoir sur son corps gras et nu. Elle salue ses compagnes et me rejoint tandis que je migre vers la maison de Madame Dou.
« Une bonne journée aujourd’hui, non ?
— Oui, je crois, on a sauvé quatre femmes.
— Bien ! » Bao se contente souvent de répondre le minimum. Nous marchons tandis que ses sandales couinent. Je suis obligée de ralentir pour garder son rythme. Je la regarde et elle me sourit d’un visage plein.
« J’ai vu une fille qui te ressemble. » Je sens mon cœur qui se serre.
« Où ça, Bao ?
— Cuisine, bibliothèque. »

Je rebrousse chemin en la laissant poursuivre vers la maison. Ce pourrait être Nadia. Romane aussi m’a parlé de mon double pendant que je débarquais les caisses du bateau.

*

Je zigzague devant l’entrée du hall, incapable de retourner à l’intérieur. Les fenêtres de la bibliothèque sont trop hautes pour tenter une observation. Je croise cette femme qui vient du Nord et je lui demande de m’aider. Elle porte cette clé à son cou comme Madame Dou. Je l’implore de m’aider, lui dit que ma petite sœur Nadia est peut-être dans la bibliothèque.

« Je ne peux pas entrer, mais s’il vous plaît, vous pouvez aller voir ?
— Je peux bien y aller, mais pourquoi tu ne peux pas entrer ?
— Je vous le dirai après.
— Très bien. » Elle disparaît entre les portes.

C’est l’angoisse qui me prolonge. Mon corps entier est dans un bouillonnement qui me donne envie de pleurer et de rire.
Je me sens sur le bord d’éclater entre bonheur ou tristesse devant la possibilité. Mon ventre a des crampes. Tout m’attire au sol et je tombe assise en attendant son retour. Une première femme sort, mais ce n’est pas la bonne. Je laisse sortir un rire nerveux qui la fait me regarder en m’interrogeant. J’attends quelqu’une, désolée, je réponds. Elle part avec ma honte entre la piscine et l’hôtel.

*

Enfin, la bonne femme ressort et je me précipite vers elle.
«  Tu as vu Nadia ?
— Personne n’a répondu à ce nom. »
Je me sens démunie d’un coup.

« Alors, qu’est-ce qui t’empêche d’entrer dans l’hôtel ? » Je lui dis tout, sans que cela fasse un sens, sans avoir peur d’être prise pour folle. Je suis trop déçue d’avoir cru un moment retrouver Nadia au détour d’une porte. Je peux enfin parler de la chose du tunnel à une personne, me délester de l’angoisse qui m’habite seule. Elle ne me juge pas, elle est intéressée.
« Je suis sortie par la chambre 77 dans ce tunnel qui m’a menée aux tréfonds. Le même tunnel qui sort dans cette cave en grotte dans la forêt. » Ses yeux s’illuminent alors d’une étincelle qui lui tire un sourire satisfait.

« La chambre 77 ?
— Oui ! par le mur de la douche ! J’ai creusé un tunnel qui m’a menée vers des ruines. Mais il y a là une bête gardienne, une créature très grande qui vit dans le noir.
Miraculeux ! »

Je me sens si soulagée qu’elle me croit sans douter. Ce n’est pas tous les jours que l’on parle d’un monstre et qu’on nous écoute de cette façon. Elle me serre la main avant de redisparaître entre les portes.

Qui est cette femme ? Est-ce que j’aurais dû tenir ma langue ? J’espère qu’elle n’ira pas voir, qu’elle ne se dirige pas dans la gueule du loup.

*

Je retourne à la maisonnette en hésitant entre la déception et la peur. Je retrouverai bien une façon d’aller à Nadia si Nadia ne vient pas à moi. Si c’est bien elle, je vais la retrouver. Je sais aussi que plus je retarde de la trouver, plus l’espoir gonfle en moi. Mauvais espoir peut-être, toujours prêt à sa propre destruction. Je me demande si elle a oublié son nom. Je me demande aussi si elle se rappelle quelque chose. Peut-être enfin que si elle a tout oublié, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Me revoir la troublerait-elle ? Et cette femme. Se dirige-t-elle vulnérable vers la chambre 77 ? Je n’aurais pas dû parler. Comment j’ai pu tout dire sans réfléchir ? Pourquoi je mets toujours les autres en danger, pourquoi Nadia a disparu et pas moi, pourquoi cette bête m’a laissée la blesser sans se défendre, pourquoi je suis ici, reverrai-je jamais ma famille et ma sœur ? J’entre dans ma chambre dont je referme la porte. Trouve cette lame qui m’aide à retrouver mon sang-froid.

Partir à la recherche du Caveau
Rejoindre les tunnels avec la Québécoise

Nous revenons de l’océan Ouest avec quatre naufragées. Jane les mène à la tente Ouest avec Romane, pendant que nous débarquons les caisses du bateau. Il y a quelques mois, c’était moi à leur place. Elles le savent, je leur en ai parlé pour atténuer leur peur. Une d’elles, Zahra, a la moitié du visage défiguré.

« On me disait déviante. Je me suis enfuie. »

Nous menons les caisses vers le hall, mais moi je n’entre pas. Argo ne dit rien, respecte nos limites. La mienne c’est de ne plus entrer dans ces murs construits pour abriter la bête.

*

Les vieilles femmes ouvrent la porte du sauna et la vapeur en sort comme un fantôme. La vague de brouillard tourbillonne vers le ciel pendant qu’elles sortent une à une de leur maison de bois. Elles enfilent leurs sandales laissées devant la porte. Je reconnais Bao qui enfile son peignoir sur son corps gras et nu. Elle salue ses compagnes et me rejoint tandis que je migre vers la maison de Madame Dou.
« Une bonne journée aujourd’hui, non ?
— Oui, je crois, on a sauvé quatre femmes.
— Bien ! » Bao se contente souvent de répondre le minimum. Nous marchons tandis que ses sandales couinent. Je suis obligée de ralentir pour garder son rythme. Je la regarde et elle me sourit d’un visage plein.
« J’ai vu une fille qui te ressemble. » Je sens mon cœur qui se serre.
« Où ça, Bao ?
— Cuisine, bibliothèque. »

Je rebrousse chemin en la laissant poursuivre vers la maison. Ce pourrait être Nadia. Romane aussi m’a parlé de mon double pendant que je débarquais les caisses du bateau.

*

Je zigzague devant l’entrée du hall, incapable de retourner à l’intérieur. Les fenêtres de la bibliothèque sont trop hautes pour tenter une observation. Je croise cette femme qui vient du Nord et je lui demande de m’aider. Elle porte cette clé à son cou comme Madame Dou. Je l’implore de m’aider, lui dit que ma petite sœur Nadia est peut-être dans la bibliothèque.

« Je ne peux pas entrer, mais s’il vous plaît, vous pouvez aller voir ?
— Je peux bien y aller, mais pourquoi tu ne peux pas entrer ?
— Je vous le dirai après.
— Très bien. » Elle disparaît entre les portes.

C’est l’angoisse qui me prolonge. Mon corps entier est dans un bouillonnement qui me donne envie de pleurer et de rire.
Je me sens sur le bord d’éclater entre bonheur ou tristesse devant la possibilité. Mon ventre a des crampes. Tout m’attire au sol et je tombe assise en attendant son retour. Une première femme sort, mais ce n’est pas la bonne. Je laisse sortir un rire nerveux qui la fait me regarder en m’interrogeant. J’attends quelqu’une, désolée, je réponds. Elle part avec ma honte entre la piscine et l’hôtel.

*

Enfin, la bonne femme ressort et je me précipite vers elle.
«  Tu as vu Nadia ?
— Personne n’a répondu à ce nom. »
Je me sens démunie d’un coup.

« Alors, qu’est-ce qui t’empêche d’entrer dans l’hôtel ? » Je lui dis tout, sans que cela fasse un sens, sans avoir peur d’être prise pour folle. Je suis trop déçue d’avoir cru un moment retrouver Nadia au détour d’une porte. Je peux enfin parler de la chose du tunnel à une personne, me délester de l’angoisse qui m’habite seule. Elle ne me juge pas, elle est intéressée.
« Je suis sortie par la chambre 77 dans ce tunnel qui m’a menée aux tréfonds. Le même tunnel qui sort dans cette cave en grotte dans la forêt. » Ses yeux s’illuminent alors d’une étincelle qui lui tire un sourire satisfait.

« La chambre 77 ?
— Oui ! par le mur de la douche ! J’ai creusé un tunnel qui m’a menée vers des ruines. Mais il y a là une bête gardienne, une créature très grande qui vit dans le noir.
Miraculeux ! »

Je me sens si soulagée qu’elle me croit sans douter. Ce n’est pas tous les jours que l’on parle d’un monstre et qu’on nous écoute de cette façon. Elle me serre la main avant de redisparaître entre les portes.

Qui est cette femme ? Est-ce que j’aurais dû tenir ma langue ? J’espère qu’elle n’ira pas voir, qu’elle ne se dirige pas dans la gueule du loup.

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Je retourne à la maisonnette en hésitant entre la déception et la peur. Je retrouverai bien une façon d’aller à Nadia si Nadia ne vient pas à moi. Si c’est bien elle, je vais la retrouver. Je sais aussi que plus je retarde de la trouver, plus l’espoir gonfle en moi. Mauvais espoir peut-être, toujours prêt à sa propre destruction. Je me demande si elle a oublié son nom. Je me demande aussi si elle se rappelle quelque chose. Peut-être enfin que si elle a tout oublié, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Me revoir la troublerait-elle ? Et cette femme. Se dirige-t-elle vulnérable vers la chambre 77 ? Je n’aurais pas dû parler. Comment j’ai pu tout dire sans réfléchir ? Pourquoi je mets toujours les autres en danger, pourquoi Nadia a disparu et pas moi, pourquoi cette bête m’a laissée la blesser sans se défendre, pourquoi je suis ici, reverrai-je jamais ma famille et ma sœur ? J’entre dans ma chambre dont je referme la porte. Trouve cette lame qui m’aide à retrouver mon sang-froid.

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