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Réseau des Autrices

Résidences expérimentales

Réseau des Autrices

experimentelle Residenzen

Lise Villemer
2022A000

 

Je suis nouvelle dans cet hôtel. J’ai passé mon entretien hier, derrière mon écran. Je m’étais mise dans la chambre des enfants parce que le salon était trop en bazar ; je pouvais même pas refermer le clic-clac où je dors, tellement y avait d’habits dessus qui attendaient d’être pliés. 

Ils m’ont embauchée direct. Bizarre. « On t’attend à six heures. Tu peux venir avant si tu veux, mais le service commence à six heures pile, pas six heures cinq. C’est important de prendre de bonnes habitudes dès le début. On te donnera ton uniforme à ce moment-là. Je compte sur toi. » J’étais un peu sonnée quand elle est sortie du meeting, la gouvernante, celle qui va être ma cheffe. « Oui Madame, au revoir Madame, d’accord Madame. »

« Arrête de me regarder comme si j’allais t’en balancer une putain ! », il me gueulait mon père quand j’osais plus parler à table parce qu’il hurlait sur ma mère ou sur mon frère. Je préférais quand c’était moi qui prenais. Au moins, je me sentais pas mal de rien faire comme une conne plantée là derrière mon assiette, au moins je sentais la force qu’il avait, cette voix de gros tonneau qui te calmait direct. Quand ça me tombait dessus je ressentais plus rien, comme quand tu restes trop longtemps sous la douche, t’es assommée, tu captes plus le monde du dehors, t’as les neurones en compote, la peau qui se fripe de partout, t’es dans les vapes, c’est une sensation agréable et chelou comme si t’étais dans du coton, tu t’assois et tu sais plus si c’est tes larmes ou le jet qui te coule tout le long de la tête et du corps. Quand je sentais que ça allait tomber c’était « oui papa, merci papa, d’accord papa ». Un peu comme avec celle qui m’a fait passer l’entretien hier. Pourtant elle avait pas l’air méchante, même si j’ai pas tout écouté, j’étais trop distraite par sa queue de cheval blonde et ses cheveux raides. Quand elle bougeait la tête pour se tourner vers le chef ça faisait comme une danse sur l’écran. C’est une coiffure comme ça que j’aurais voulu avoir quand j’étais petite. Moi, c’était cheveux crépus noirs, yeux noirs, peau noire. 

Mora m’avait passé son ordi. Je m’étais installée dans la chambre devant le bout de mur blanc, j’avais fait bien attention à cacher le bordel tout autour. Ils m’ont demandé si je savais à quoi m’attendre. Ils étaient deux. Un type en costume d’une cinquantaine d’années, genre coincé, le directeur, et la blonde à la queue de cheval, la gouvernante. Elle a commencé par expliquer que c’est elle qui serait ma cheffe : celle qui attribue les chambres, fait le planning, contrôle le travail. Ils m’ont posé des questions sur la propreté chez moi ; ça m’a sauvée, le coup du mur blanc. Et puis ils m’ont demandé si j’étais capable de me lever tôt, si je m’engageais à venir toujours à l’heure. J’ai hoché la tête à tout, oui oui, j’ai dit, avec les yeux grand ouverts et toujours un sourire. Mora, elle bosse dans une entreprise et elle m’a dit que « c’est ça qui compte le plus, faut pas que t’aies l’air fatiguée ou ailleurs ». Il y a eu un silence, j’ai eu l’impression qu’ils attendaient que je parle, j’ai un peu paniqué. J’ai commencé à dire n’importe quoi, que l’hôtel ça allait devenir comme ma maison, que je voulais que les clients s’y sentent bien, qu’ils aient rien à redire, qu’ils soient contents, qu’ils se sentent chez eux, tout ça, j’étais à fond dans mon truc, mais j’ai vu que la gouvernante faisait une drôle de tête alors j’ai arrêté. « Votre maison ? », elle a répété, en me faisant un sourire qui puait l’hypocrisie. J’ai expliqué pour me rattraper, j’avais le cœur qui battait vite, bien sûr c’est pas moi la propriétaire, je me suis embrouillée, de toute façon j’aurais jamais les moyens, j’ai jamais rien possédé, je veux dire que je vais servir les clients ou les clientes de l’hôtel, là, comme si c’était mes invités, comme si je leur ouvrais mon propre chez moi. Je sais plus trop ce que j’ai dit. Le mec a fait un sourire du genre, elle est mignonne avec son histoire de propriétaire c’est clair qu’elle a pas une thune. La gouvernante, elle avait l’air toute contente, elle a répété le mot « servir » avec un visage sérieux et en hochant la tête, c’est ça, c’est exactement ça, elle kiffait, oui, voilà, c’est tellement juste elle a répété. « Vous êtes là pour servir et vous ouvrez votre propre chez vous, c’est vraiment bien dit Adila, tiens je vais le noter pour les prochaines, merci Adila, on est très heureux de t’avoir bientôt parmi nous, on va faire du bon travail ensemble tu vas voir. Je te tutoie, mais je préfère que tu continues à me dire « vous » si c’est d’accord pour toi. Comme ça les rapports sont plus clairs et chacun est à sa place, c’est important. Pas de fausse politesse entre nous, tu peux m’appeler par mon prénom. Moi c’est Filipina, c’est polonais à la base. » C’est quand elle m’a dit qu’elle m’attendait demain à six heures que je me suis rendue compte que le type en costard avait déjà quitté la réunion.

Je suis restée un moment devant l’ordi ouvert sur mes genoux. J’ai vu qu’elle m’avait envoyé un message dans le chat : « Adila, surtout, n’oublie pas de lire le règlement. »

Ce matin, je me suis levée à quatre heures et quart pour être sûre d’arriver à l’heure. J’ai couru pour attraper mon bus, après avoir déposé les petits chez la voisine qui me dépanne. Ils râlent que c’est trop tôt. Tu m’étonnes, elle avait même pas encore allumé les lumières chez elle. C’était tout sombre quand je les ai laissés. Dans le bus j’essaie de lire le règlement sur mon téléphone, je lis quelques phrases, je m’endors. « Il est interdit d’introduire et de diffuser à l’intérieur de l’entreprise des tracts, des pétitions, de procéder à des affichages non autorisés sous réserve de l’exercice du droit syndical. » 

J’arrive devant l’hôtel, je suis étonnée, on dirait un château. Il y a une grande allée avec des arbres et des oiseaux qui chantent dans les branches. Sinon, pas un chat. J’ai un peu cherché avant de trouver la porte d’entrée pour le personnel, c’était derrière, il fallait traverser le jardin et passer devant un bassin avec des poissons rouges et des tortues, ensuite il y avait une grande baie vitrée et on voyait la salle du restaurant à travers, et puis j’ai vu la porte grise avec la plaque « Accès réservé au personnel ».

J’ai jamais travaillé comme femme de chambre avant. J’ai pas eu le temps de réaliser depuis hier, je pensais pas que ça irait aussi vite. J’en ai parlé à personne, j’ai mal dormi parce qu’Issa a pissé au lit, il m’a réveillée en plein milieu de la nuit et ensuite j’avais trop de pensées qui tournaient dans mon cerveau cabossé. 

Nettoyer les chambres des autres, ça me dérange pas. Je crois même que je vais aimer. Si je devais laver la vaisselle sale, ce serait peut-être différent. En fait, je suis curieuse de voir qui c’est, tous ces gens qui se paient un grand hôtel, comme ça, en plein milieu de l’année, sans raison spéciale. C’est pas Noël ou les vacances d’été, c’est juste le mois d’octobre et l’hôtel est à moitié plein ! 

Filipina est déjà là. Elle parle vite, je sens la boule de stress descendre dans ma gorge et dans mon ventre, elle m’explique que j’ai dix-huit minutes maximum par chambre, qu’à quinze minutes on touche une prime si on garde le rythme sur une semaine entière – à condition de pas être absente une seule fois bien sûr. Elle me donne mon uniforme, je vais aux vestiaires, les autres sont en train d’arriver mais j’ai pas le temps de discuter, elle m’attend. Elle me montre les produits d’entretien dans la réserve et dit que je dois les connaître tous par cœur. Puis elle me fait visiter les couloirs de l’hôtel, elle m’explique le système de numérotation des chambres, me montre les panneaux « Ne pas déranger »

J’ai la nausée quand on prend l’ascenseur, son haleine sent un peu la cigarette et elle a un parfum qui me rappelle quelque chose, je revois une veste de velours bordeaux de ma mère. Je trouve qu’elle a le teint gris. J’aurais pas cru qu’elle fumait, la blonde aux cheveux brillants. Je dois être trop nerveuse, et puis j’ai rien mangé. J’entre avec elle dans une chambre, il est sept heures dix, la personne est déjà partie prendre le petit-déjeuner. 

Elle commente tout ce qu’elle fait. Une action après l’autre. Ensuite, elle dit : « À toi. » Elle sort un carnet de notes et un stylo et elle se met dans un coin de la pièce pour m’observer. Je répète ses gestes dans l’ordre : je vérifie le thermostat et je le mets à zéro, j’ouvre les rideaux et les fenêtres, j’enlève les déchets, je replie le dessus de lit et la couette et je les mets sur une chaise, j’enlève les draps sales, je vérifie l’alèse et je tâte le sommier, c’est très important de pas oublier, au cas où il y aurait eu des fuites d’urine, sinon « l’odeur s’incruste » elle a dit. Je connais bien ça. En allant chercher des draps propres dans le couloir, j’entends résonner dans ma tête les pleurs d’Issa qui m’ont arrachée au sommeil cette nuit. Je rapporte la pile de draps en une fois pour pas perdre de temps, je fais le lit et je tends bien les draps, je rince tous les sanitaires, la cabine de douche, le lavabo, la cuvette des WC, je vaporise les produits d’entretien, je laisse agir, pendant ce temps je vérifie si tout est ok. 

J’ai oublié ce que je dois faire ensuite. Je vais dans la chambre et je lance un regard à Filipina, mais elle reste droite comme un piquet près de la fenêtre, sans rien dire. J’enlève la poussière sur le meuble et je repositionne bien le vase pour gagner du temps. J’ai un trou, je sais plus. Le vide. Alors je décide de changer l’eau des fleurs. Je vais dans la salle de bain et je verse l’eau dans le lavabo, ça sent l’œuf pourri. Je dois remettre du produit dedans parce que c’est sale maintenant. Je la sens dans mon dos, elle s’est plantée dans l’encadrement de la porte. Mes mains tremblent. J’irai replacer le vase plus tard, c’est pas grave. Je le pose en équilibre sur le rebord d’une étagère au-dessus en faisant bien attention. Ce serait la cata s’il tombait. Je sens son regard qui me fixe. Je me souviens au dernier moment que je dois enfiler les gants et je nettoie tout, je frotte comme une dingue, j’ai mal aux poignets mais je continue, je m’agenouille, je décape tout, je fais bien gaffe aux rainures pour éviter la moisissure entre les carreaux, je rince le rideau de douche, je passe l’éponge sur la cuvette des toilettes et j’essuie partout, elle va être contente, j’ai bien écouté ses recommandations : « C’est très important de ne pas oublier d’essuyer la cuvette si jamais les clients rentrent dans leur chambre juste après, ça attire leur attention sur le nettoyage et en plus c’est désagréable de s’asseoir sur du mouillé. » 

Je m’attaque au sol. Merde, j’ai oublié de mettre les serviettes propres, les mini shampoings, la body lotion et le savon ! Je laisse en plan la serpillière et vais vite les chercher. Filipina se pousse pour me laisser passer, je me sens nulle, j’évite de la regarder, je trace. Je reviens, je me grouille pour les placer sur l’étagère, mais le vase est encore là, alors je dois vite fait aller le replacer sur la commode dans la chambre et revenir. Ohlala, je dois refaire le sol parce que c’était humide et j’ai fait des marques avec mes pieds. J’ai envie de chialer, ça y est, je contrôle plus. Elle reste de marbre. Je rince la serpillière et je recommence à nettoyer. Je ravale mes larmes, c’est passé. Ensuite, je scrute une dernière fois toutes les surfaces pour bien m’assurer qu’aucun cheveu ou poil ne traîne, parce que ça c’est « i-na-ccep-table » elle a dit : « Un seul poil, et tout le travail est détruit ! Ça fait dégoûtant, c’est une faute grave ! » Ensuite, je dois avoir l’air perdu parce qu’elle m’indique la fenêtre. Il faut que je la referme, c’est vrai. À partir de là, ça me revient, il faut toujours commencer par le point le plus éloigné de la porte d’entrée pour éviter de faire des traces de pas. 

J’ai mal au ventre, mais c’est fini. Elle m’attend devant la chambre. La moquette rouge me fout le vertige. Je la suis, on va au bout du couloir. Elle ferme la porte de la buanderie derrière nous. Elle me dit que je suis « plutôt douée », même si j’ai oublié des trucs et que je suis pas assez « méthodique ». « C’est plutôt normal au début », elle dit. Elle ajoute qu’elle est patiente. Mais « il va quand même falloir être plus efficace. Ça t’a pris vingt-six minutes en tout. Faut que tu descendes à vingt à la fin de la semaine. Tu vas faire la chambre 17 maintenant. Cette fois je te laisse et je reviens dans vingt-cinq minutes pour vérifier. Donc tu as une minute de moins. Tu as un téléphone j’imagine ? ». Je fais oui de la tête. « Très bien. Pose-le quelque part pour te filmer dans la chambre et dans la salle de bain, on regardera ensemble après comment tu t’y es prise. »

Lise Villemer
2022A000

 

Je suis nouvelle dans cet hôtel. J’ai passé mon entretien hier, derrière mon écran. Je m’étais mise dans la chambre des enfants parce que le salon était trop en bazar ; je pouvais même pas refermer le clic-clac où je dors, tellement y avait d’habits dessus qui attendaient d’être pliés. 

Ils m’ont embauchée direct. Bizarre. « On t’attend à six heures. Tu peux venir avant si tu veux, mais le service commence à six heures pile, pas six heures cinq. C’est important de prendre de bonnes habitudes dès le début. On te donnera ton uniforme à ce moment-là. Je compte sur toi. » J’étais un peu sonnée quand elle est sortie du meeting, la gouvernante, celle qui va être ma cheffe. « Oui Madame, au revoir Madame, d’accord Madame. »

« Arrête de me regarder comme si j’allais t’en balancer une putain ! », il me gueulait mon père quand j’osais plus parler à table parce qu’il hurlait sur ma mère ou sur mon frère. Je préférais quand c’était moi qui prenais. Au moins, je me sentais pas mal de rien faire comme une conne plantée là derrière mon assiette, au moins je sentais la force qu’il avait, cette voix de gros tonneau qui te calmait direct. Quand ça me tombait dessus je ressentais plus rien, comme quand tu restes trop longtemps sous la douche, t’es assommée, tu captes plus le monde du dehors, t’as les neurones en compote, la peau qui se fripe de partout, t’es dans les vapes, c’est une sensation agréable et chelou comme si t’étais dans du coton, tu t’assois et tu sais plus si c’est tes larmes ou le jet qui te coule tout le long de la tête et du corps. Quand je sentais que ça allait tomber c’était « oui papa, merci papa, d’accord papa ». Un peu comme avec celle qui m’a fait passer l’entretien hier. Pourtant elle avait pas l’air méchante, même si j’ai pas tout écouté, j’étais trop distraite par sa queue de cheval blonde et ses cheveux raides. Quand elle bougeait la tête pour se tourner vers le chef ça faisait comme une danse sur l’écran. C’est une coiffure comme ça que j’aurais voulu avoir quand j’étais petite. Moi, c’était cheveux crépus noirs, yeux noirs, peau noire. 

Mora m’avait passé son ordi. Je m’étais installée dans la chambre devant le bout de mur blanc, j’avais fait bien attention à cacher le bordel tout autour. Ils m’ont demandé si je savais à quoi m’attendre. Ils étaient deux. Un type en costume d’une cinquantaine d’années, genre coincé, le directeur, et la blonde à la queue de cheval, la gouvernante. Elle a commencé par expliquer que c’est elle qui serait ma cheffe : celle qui attribue les chambres, fait le planning, contrôle le travail. Ils m’ont posé des questions sur la propreté chez moi ; ça m’a sauvée, le coup du mur blanc. Et puis ils m’ont demandé si j’étais capable de me lever tôt, si je m’engageais à venir toujours à l’heure. J’ai hoché la tête à tout, oui oui, j’ai dit, avec les yeux grand ouverts et toujours un sourire. Mora, elle bosse dans une entreprise et elle m’a dit que « c’est ça qui compte le plus, faut pas que t’aies l’air fatiguée ou ailleurs ». Il y a eu un silence, j’ai eu l’impression qu’ils attendaient que je parle, j’ai un peu paniqué. J’ai commencé à dire n’importe quoi, que l’hôtel ça allait devenir comme ma maison, que je voulais que les clients s’y sentent bien, qu’ils aient rien à redire, qu’ils soient contents, qu’ils se sentent chez eux, tout ça, j’étais à fond dans mon truc, mais j’ai vu que la gouvernante faisait une drôle de tête alors j’ai arrêté. « Votre maison ? », elle a répété, en me faisant un sourire qui puait l’hypocrisie. J’ai expliqué pour me rattraper, j’avais le cœur qui battait vite, bien sûr c’est pas moi la propriétaire, je me suis embrouillée, de toute façon j’aurais jamais les moyens, j’ai jamais rien possédé, je veux dire que je vais servir les clients ou les clientes de l’hôtel, là, comme si c’était mes invités, comme si je leur ouvrais mon propre chez moi. Je sais plus trop ce que j’ai dit. Le mec a fait un sourire du genre, elle est mignonne avec son histoire de propriétaire c’est clair qu’elle a pas une thune. La gouvernante, elle avait l’air toute contente, elle a répété le mot « servir » avec un visage sérieux et en hochant la tête, c’est ça, c’est exactement ça, elle kiffait, oui, voilà, c’est tellement juste elle a répété. « Vous êtes là pour servir et vous ouvrez votre propre chez vous, c’est vraiment bien dit Adila, tiens je vais le noter pour les prochaines, merci Adila, on est très heureux de t’avoir bientôt parmi nous, on va faire du bon travail ensemble tu vas voir. Je te tutoie, mais je préfère que tu continues à me dire « vous » si c’est d’accord pour toi. Comme ça les rapports sont plus clairs et chacun est à sa place, c’est important. Pas de fausse politesse entre nous, tu peux m’appeler par mon prénom. Moi c’est Filipina, c’est polonais à la base. » C’est quand elle m’a dit qu’elle m’attendait demain à six heures que je me suis rendue compte que le type en costard avait déjà quitté la réunion.

Je suis restée un moment devant l’ordi ouvert sur mes genoux. J’ai vu qu’elle m’avait envoyé un message dans le chat : « Adila, surtout, n’oublie pas de lire le règlement. »

Ce matin, je me suis levée à quatre heures et quart pour être sûre d’arriver à l’heure. J’ai couru pour attraper mon bus, après avoir déposé les petits chez la voisine qui me dépanne. Ils râlent que c’est trop tôt. Tu m’étonnes, elle avait même pas encore allumé les lumières chez elle. C’était tout sombre quand je les ai laissés. Dans le bus j’essaie de lire le règlement sur mon téléphone, je lis quelques phrases, je m’endors. « Il est interdit d’introduire et de diffuser à l’intérieur de l’entreprise des tracts, des pétitions, de procéder à des affichages non autorisés sous réserve de l’exercice du droit syndical. » 

J’arrive devant l’hôtel, je suis étonnée, on dirait un château. Il y a une grande allée avec des arbres et des oiseaux qui chantent dans les branches. Sinon, pas un chat. J’ai un peu cherché avant de trouver la porte d’entrée pour le personnel, c’était derrière, il fallait traverser le jardin et passer devant un bassin avec des poissons rouges et des tortues, ensuite il y avait une grande baie vitrée et on voyait la salle du restaurant à travers, et puis j’ai vu la porte grise avec la plaque « Accès réservé au personnel ».

J’ai jamais travaillé comme femme de chambre avant. J’ai pas eu le temps de réaliser depuis hier, je pensais pas que ça irait aussi vite. J’en ai parlé à personne, j’ai mal dormi parce qu’Issa a pissé au lit, il m’a réveillée en plein milieu de la nuit et ensuite j’avais trop de pensées qui tournaient dans mon cerveau cabossé. 

Nettoyer les chambres des autres, ça me dérange pas. Je crois même que je vais aimer. Si je devais laver la vaisselle sale, ce serait peut-être différent. En fait, je suis curieuse de voir qui c’est, tous ces gens qui se paient un grand hôtel, comme ça, en plein milieu de l’année, sans raison spéciale. C’est pas Noël ou les vacances d’été, c’est juste le mois d’octobre et l’hôtel est à moitié plein ! 

Filipina est déjà là. Elle parle vite, je sens la boule de stress descendre dans ma gorge et dans mon ventre, elle m’explique que j’ai dix-huit minutes maximum par chambre, qu’à quinze minutes on touche une prime si on garde le rythme sur une semaine entière – à condition de pas être absente une seule fois bien sûr. Elle me donne mon uniforme, je vais aux vestiaires, les autres sont en train d’arriver mais j’ai pas le temps de discuter, elle m’attend. Elle me montre les produits d’entretien dans la réserve et dit que je dois les connaître tous par cœur. Puis elle me fait visiter les couloirs de l’hôtel, elle m’explique le système de numérotation des chambres, me montre les panneaux « Ne pas déranger »

J’ai la nausée quand on prend l’ascenseur, son haleine sent un peu la cigarette et elle a un parfum qui me rappelle quelque chose, je revois une veste de velours bordeaux de ma mère. Je trouve qu’elle a le teint gris. J’aurais pas cru qu’elle fumait, la blonde aux cheveux brillants. Je dois être trop nerveuse, et puis j’ai rien mangé. J’entre avec elle dans une chambre, il est sept heures dix, la personne est déjà partie prendre le petit-déjeuner.