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Depuis que je suis arrivée ici, je me sens comme tiraillée entre deux mondes, deux chaises, deux chambres. Je ne sais plus comment penser mon corps ni mon affiliation. Depuis ma jeunesse j’ai été élevée à travers les idées souverainistes de ma famille et de ma communauté. Je sais que je tiens en moi deux langues qui se chamaillent, se mélangent, se combattent. Je suis une colonisée deux fois. Je suis arrivée à l’hôtel et on m’y a accueillie comme toutes les autres, et cette égalité me fascine autant qu’elle me rend inconfortable. Je voudrais être moins bien traitée que celles qui sont plus affligées. Je voudrais travailler plus dur pour elles, je devrais être aux cuisines, aux jardins, enseigner, aller sur les bateaux comme les pirates. Je voudrais que leurs souffrances puissent enfin cesser, je leur donne ma place de privilégiée apatride. Je suis toujours dans une imposture, partout où je vais. Chez nous, on parle des deux solitudes. Je ne me sens ni affiliée au pays, ni à la province. Je ne me reconnais pas dans les idées politiques de cet endroit qui me sert de maison.

Je lis :
« […] je regarde derrière moi, je fouille le passé, et je ne trouve rien qui puisse me donner de la force : ni héritage natif qui puisse constituer un codex de liberté dans le territoire, ni héritage européen qui puisse me servir à quoi que ce soit d’autre qu’à convertir, exproprier, extraire, accumuler, divertir. Ce dont je voudrais hériter je ne l’ai pas, et ce dont j’hérite, je n’en veux pas.** »

Je suis une pieuvre qui va se sauver dans la mer Est pour ne jamais se resservir de ses jambes. Je ne veux rien posséder du territoire, je veux détruire les murs. Silvia et Madame Dou savaient exactement ce qu’elles faisaient en nous emmurant dans l’hôtel, elles savaient les kamikazes qu’elles allaient créer. Des femmes mi-animales, mi-sirènes et monstrueuses, prêtes à déconstruire toutes les limites et les frontières. Je lis.

*

« À croire que la nuit de leur venue au monde/elles avaient reçu le matériau rocheux/pétri/irrémédiablement façonné//À croire que fées et sorcières/accourant/leur avaient fourni le bois pour les poteaux/le ciment/les souffles exhalant la mort/pour durcir le liant *** »

Les seuls lieux qui me ressemblent et où je me sens à ma place au Québec, existent dans le fond des bois ou dans la littérature écrite par des femmes. La forêt et les textes. Ou le ventre d’un appartement dont je ne sortais plus, dont les murs étaient transformés en musée, et le lit séparé entre deux couvertures. Une moitié pour moi. Je me réfugiais dans les livres pour me retrouver dans les récits des autres, celles qui, comme moi, avaient choisi d’écrire. Celles qui créent des espaces habitables, dans lesquels les lectrices peuvent se blottir.

Je me suis questionnée sur tout, ma place ? Et pourtant j’arrive ici, dans cet espace qui pourrait être chaotique, mais qui pourtant, embrasse son foisonnement, jongle avec sa multitude. Je ne dois pas reproduire les mêmes erreurs et rester dans ma chambre seule. Ma tête est encore embrouillée. Je ressens cette pression intense sur les tempes et des étourdissements continuels. Sans parler de mon corps qui semble encore comme toujours léviter. Je garde cette peur pesante de tomber par-derrière. En même temps, j’ai cette sensation que si je tombais, je ne me fracasserais pas le cul sur le sol, non je resterais comme en suspens. C’est une impression qui ressemble à une inquiétante étrangeté. Pourtant j’ai le sentiment que je la connais aussi, cette position. Que mon corps participe d’une mémoire cellulaire des ondulations. C’est comme une entrée en eaux. Je fais toujours la même poussée quand je nage. Je me propulse avec les cuisses. Les bras. Les extrémités. Et je me déplace comme ça, je me laisse tomber, je fais des pirouettes. Je reste attentive à ma respiration.

Je m’expulse de la chambre et vais au balcon du mauvais côté. La piscine me regarde. Je suis bien ici. Je me demande comment c’est sur le bateau.

 

Se sauver par l’océan Est
Rejoindre les nouvelles arrivantes de l’océan Ouest
Aller à la piscine

 


[**] Dalie Giroux, L’Œil du maître, Éditions Mémoire d’encrier.
[***] Marie-Célie Agnant, Femmes des terres brûlées, Éditions de la Pleine Lune.

 

Depuis que je suis arrivée ici, je me sens comme tiraillée entre deux mondes, deux chaises, deux chambres. Je ne sais plus comment penser mon corps ni mon affiliation. Depuis ma jeunesse j’ai été élevée à travers les idées souverainistes de ma famille et de ma communauté. Je sais que je tiens en moi deux langues qui se chamaillent, se mélangent, se combattent. Je suis une colonisée deux fois. Je suis arrivée à l’hôtel et on m’y a accueillie comme toutes les autres, et cette égalité me fascine autant qu’elle me rend inconfortable. Je voudrais être moins bien traitée que celles qui sont plus affligées. Je voudrais travailler plus dur pour elles, je devrais être aux cuisines, aux jardins, enseigner, aller sur les bateaux comme les pirates. Je voudrais que leurs souffrances puissent enfin cesser, je leur donne ma place de privilégiée apatride. Je suis toujours dans une imposture, partout où je vais. Chez nous, on parle des deux solitudes. Je ne me sens ni affiliée au pays, ni à la province. Je ne me reconnais pas dans les idées politiques de cet endroit qui me sert de maison.

Je lis :
« […] je regarde derrière moi, je fouille le passé, et je ne trouve rien qui puisse me donner de la force : ni héritage natif qui puisse constituer un codex de liberté dans le territoire, ni héritage européen qui puisse me servir à quoi que ce soit d’autre qu’à convertir, exproprier, extraire, accumuler, divertir. Ce dont je voudrais hériter je ne l’ai pas, et ce dont j’hérite, je n’en veux pas.** »

Je suis une pieuvre qui va se sauver dans la mer Est pour ne jamais se resservir de ses jambes. Je ne veux rien posséder du territoire, je veux détruire les murs. Silvia et Madame Dou savaient exactement ce qu’elles faisaient en nous emmurant dans l’hôtel, elles savaient les kamikazes qu’elles allaient créer. Des femmes mi-animales, mi-sirènes et monstrueuses, prêtes à déconstruire toutes les limites et les frontières. Je lis.

*

« À croire que la nuit de leur venue au monde/elles avaient reçu le matériau rocheux/pétri/irrémédiablement façonné//À croire que fées et sorcières/accourant/leur avaient fourni le bois pour les poteaux/le ciment/les souffles exhalant la mort/pour durcir le liant *** »

Les seuls lieux qui me ressemblent et où je me sens à ma place au Québec, existent dans le fond des bois ou dans la littérature écrite par des femmes. La forêt et les textes. Ou le ventre d’un appartement dont je ne sortais plus, dont les murs étaient transformés en musée, et le lit séparé entre deux couvertures. Une moitié pour moi. Je me réfugiais dans les livres pour me retrouver dans les récits des autres, celles qui, comme moi, avaient choisi d’écrire. Celles qui créent des espaces habitables, dans lesquels les lectrices peuvent se blottir.

Je me suis questionnée sur tout, ma place ? Et pourtant j’arrive ici, dans cet espace qui pourrait être chaotique, mais qui pourtant, embrasse son foisonnement, jongle avec sa multitude. Je ne dois pas reproduire les mêmes erreurs et rester dans ma chambre seule. Ma tête est encore embrouillée. Je ressens cette pression intense sur les tempes et des étourdissements continuels. Sans parler de mon corps qui semble encore comme toujours léviter. Je garde cette peur pesante de tomber par-derrière. En même temps, j’ai cette sensation que si je tombais, je ne me fracasserais pas le cul sur le sol, non je resterais comme en suspens. C’est une impression qui ressemble à une inquiétante étrangeté. Pourtant j’ai le sentiment que je la connais aussi, cette position. Que mon corps participe d’une mémoire cellulaire des ondulations. C’est comme une entrée en eaux. Je fais toujours la même poussée quand je nage. Je me propulse avec les cuisses. Les bras. Les extrémités. Et je me déplace comme ça, je me laisse tomber, je fais des pirouettes. Je reste attentive à ma respiration.

Je m’expulse de la chambre et vais au balcon du mauvais côté. La piscine me regarde. Je suis bien ici. Je me demande comment c’est sur le bateau.

 

Se sauver par l’océan Est
Rejoindre les nouvelles arrivantes de l’océan Ouest
Aller à la piscine

 


[**] Dalie Giroux, L’Œil du maître, Éditions Mémoire d’encrier.
[***] Marie-Célie Agnant, Femmes des terres brûlées, Éditions de la Pleine Lune.