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Je me suis cassé la tête au moment de l’explosion. C’est ce que Jane m’a dit. Je ne me rappelle ni du bateau, ni de l’explosion, ni des femmes qui vivent avec moi dans le camp Sud. Peu à peu, leurs visages sont devenus familiers. Je comprends que je suis partie de la guerre. Les femmes me demandent pourquoi je ne sais plus parler arabe. J’ai un trou dans la mémoire.
« C’est le choc. Tes pensées vont peut-être revenir lentement, trouver un chemin de retour, mais pour le moment, tu es en sécurité, tu n’as pas à avoir peur. »

Le lendemain, deux femmes sont mortes de leurs fièvres. Jane m’a menti.

J’ai chaud et cette pression dans mon ventre qui me perce la chair comme des mauvaises menstruations.

*

J’ai cette image qui me hante. Le visage d’une fille qui, je crois, m’accompagnait. Tout a comme été effacé.

*

Elles ont fait une cérémonie pour les deux mortes. Une vieille femme noire a posé des fleurs sur leurs tombes. Elle m’a regardée ensuite.

*

Je me réveille un matin avec cette rivière rouge entre mes cuisses. Au milieu des draps, cette minuscule forme poissone. Comme une arachide. Il y avait un corps qui cherchait la vie dans mon ventre. Je suis soulagée que ce soit mort.

*

Après quelques semaines dans la tente Sud, Romane, une infirmière, vient me chercher pour m’amener à la chambre 84. Elle dit que les Syriennes sont très belles et que je ressemble à une autre qui est arrivée après moi. Elle dit que son nom est Yasmine.

*

La chambre 84 est vraiment confortable. Je n’ai pas eu un lit comme ça depuis longtemps, je pense. Mon corps retrouve un confort absolu. Je dors des journées entières. Je prends des bains longs et chauds et je reste immergée dans la chaleur. Mon ventre est encore douloureux. C’est étrange de ne pas se rappeler l’acte. Je pense que peut-être il a été effacé. Je ne me rappelle même pas un visage.

*

Je me souviens du vallon.

*

Par la fenêtre de la cuisinette, je regarde toujours les flocons blancs de cette neige tomber.

*

Je coupe le persil au couteau. L’odeur et le geste. Cette peur toujours de perdre un morceau au bout du doigt avec la lame.

*

Je retourne au bain pour me plonger dans la chaleur de l’eau. Je retiens mon souffle jusqu’à la suffocation en me touchant la blessure.

*

Au bout de mon confinement, Romane cogne à la porte avant d’entrer un matin.
« Comment tu vas ?
— Reposée.
— Est-ce que tu as réussi à retrouver des souvenirs ?
— Je me souviens de la peur du couteau. »

*

Je retrouve des visages familiers dans la classe de Madame Roaa. D’autres filles qui étaient dans la tente Sud avec moi, avant ces quelques semaines en solitaire. Elles sont contentes de me voir et moi avec. Les filles savent pour ma perte de mémoire.
Je pense que j’ai des sœurs à la maison. Je n’arrive pas à bien les imaginer. Mais je garde cette vision étrange de la fille du bateau.

*

J’assiste aussi aux cours pour peupler mes matins. Je suis souvent la plus jeune. Les femmes m’accueillent et prennent soin de moi. Je regarde toujours cette maquette dans la bibliothèque. Elle est belle, ressemble à une maison de poupée que nous avions, je pense, étant petites. Je me souviens de cette chambre avec la maison miniature.

*

I love clementine.

 

Retrouver Yasmine
Aller dans la maison de Madame Dou

Je me suis cassé la tête au moment de l’explosion. C’est ce que Jane m’a dit. Je ne me rappelle ni du bateau, ni de l’explosion, ni des femmes qui vivent avec moi dans le camp Sud. Peu à peu, leurs visages sont devenus familiers. Je comprends que je suis partie de la guerre. Les femmes me demandent pourquoi je ne sais plus parler arabe. J’ai un trou dans la mémoire.
« C’est le choc. Tes pensées vont peut-être revenir lentement, trouver un chemin de retour, mais pour le moment, tu es en sécurité, tu n’as pas à avoir peur. »

Le lendemain, deux femmes sont mortes de leurs fièvres. Jane m’a menti.

J’ai chaud et cette pression dans mon ventre qui me perce la chair comme des mauvaises menstruations.

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J’ai cette image qui me hante. Le visage d’une fille qui, je crois, m’accompagnait. Tout a comme été effacé.

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Elles ont fait une cérémonie pour les deux mortes. Une vieille femme noire a posé des fleurs sur leurs tombes. Elle m’a regardée ensuite.

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Je me réveille un matin avec cette rivière rouge entre mes cuisses. Au milieu des draps, cette minuscule forme poissone. Comme une arachide. Il y avait un corps qui cherchait la vie dans mon ventre. Je suis soulagée que ce soit mort.

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Après quelques semaines dans la tente Sud, Romane, une infirmière, vient me chercher pour m’amener à la chambre 84. Elle dit que les Syriennes sont très belles et que je ressemble à une autre qui est arrivée après moi. Elle dit que son nom est Yasmine.

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La chambre 84 est vraiment confortable. Je n’ai pas eu un lit comme ça depuis longtemps, je pense. Mon corps retrouve un confort absolu. Je dors des journées entières. Je prends des bains longs et chauds et je reste immergée dans la chaleur. Mon ventre est encore douloureux. C’est étrange de ne pas se rappeler l’acte. Je pense que peut-être il a été effacé. Je ne me rappelle même pas un visage.

*

Je me souviens du vallon.

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Par la fenêtre de la cuisinette, je regarde toujours les flocons blancs de cette neige tomber.

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Je coupe le persil au couteau. L’odeur et le geste. Cette peur toujours de perdre un morceau au bout du doigt avec la lame.

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Je retourne au bain pour me plonger dans la chaleur de l’eau. Je retiens mon souffle jusqu’à la suffocation en me touchant la blessure.

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Au bout de mon confinement, Romane cogne à la porte avant d’entrer un matin.
« Comment tu vas ?
— Reposée.
— Est-ce que tu as réussi à retrouver des souvenirs ?
— Je me souviens de la peur du couteau. »

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Je retrouve des visages familiers dans la classe de Madame Roaa. D’autres filles qui étaient dans la tente Sud avec moi, avant ces quelques semaines en solitaire. Elles sont contentes de me voir et moi avec. Les filles savent pour ma perte de mémoire.
Je pense que j’ai des sœurs à la maison. Je n’arrive pas à bien les imaginer. Mais je garde cette vision étrange de la fille du bateau.

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J’assiste aussi aux cours pour peupler mes matins. Je suis souvent la plus jeune. Les femmes m’accueillent et prennent soin de moi. Je regarde toujours cette maquette dans la bibliothèque. Elle est belle, ressemble à une maison de poupée que nous avions, je pense, étant petites. Je me souviens de cette chambre avec la maison miniature.

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I love clementine.

 

Retrouver Yasmine
Aller dans la maison de Madame Dou