Skip to content

Chambre 1012 – Sous le toit

Ann Gaspe
020A030

 

Tout en haut de la façade de l’hôtel gratte-ciel, là où les vitres ne reflètent plus que les humeurs changeantes et splendides de l’azur ou le tracé fumant des avions, précisément là, au dernier étage, à l’intérieur de l’angle sud-ouest, il y a une minuscule chambre.

On ne l’imagine pas un seul instant de l’extérieur. Quand on flâne au pied du bâtiment de verre, le nez en l’air, on rêve plutôt à une suite princière, tout là-haut. Une suite volumineuse, traversée de lumière et de pièces en enfilade toutes plus marbrées les unes que les autres. Enflée de dorures, de tentures, de tapis moelleux. On parcourt en pensée ses kilomètres de chambres, en cherchant notre reflet embelli dans les miroirs et les cristaux scintillants semés çà et là par centaines pour agrandir encore la sensation d’espace. On se voit même emprunter un escalier hélicoïdal vers le toit-terrasse et buter sur le bord de l’étendue turquoise de la piscine, le souffle coupé par tant de luxe, de perfection, de propreté.

Eh bien, non. C’est dans cet angle du bâtiment, tout là-haut, qu’aboutit le dernier couloir de l’hôtel. Dans cette petite pièce qui mérite à peine le nom de chambre. Il y a quelques semaines, c’était encore un placard à balais.

Éliane y est assise. En blouse blanche, elle attend. À sa table blanche. Un masque bleu ciel tout neuf pendant à l’oreille gauche. Sous ses cheveux blancs.

Devant elle, pas de baie vitrée mais une banale fenêtre ouverte en grand, qui laisse entrer l’air implacable de novembre. Le soleil brille, ça compense. Le ciel est pur, des mouettes frôlent la façade en criant. Éliane visualise une seconde la possibilité que l’une d’elles entre et se pose dans la chambre. Elle a un rire crispé. Que ferait la mouette, une fois à l’intérieur ?

Puis elle sursaute. Un détail important lui échappe depuis une semaine. Cette fenêtre. Cette fenêtre s’ouvre comme n’importe quelle fenêtre de n’importe quel bâtiment. Mais ici, au 36ème étage, ne devrait-elle pas être verrouillée ? Éliane pense un instant à se lever pour la fermer, ou au moins la renverser. Mais reste clouée à son fauteuil. Les consignes sont strictes; les consultations ne peuvent avoir lieu que dans le plus grand brassage d’air possible.

Le fauteuil, d’ailleurs, est assez confortable. Un siège de bureau commandé par l’hôtel spécialement pour ses problèmes de dos. En cuir acajou, fauteuil de bureau Regency. À moins que ce soit Canterbury ou Chesterfield. Chesterfield ? Cette imitation ridicule de trône élisabéthain ? Éliane rit de nouveau, cette fois à pleines dents, en s’imaginant recevoir ses patient.e.s, lovée entre des accoudoirs gueules de lion, s’appuyant superbement à un dossier ampoulé et guerrier, dont le blason prétendument royal lui surplomberait la tête, singeant une couronne.

En vis-à-vis, pour les patient.e.s, une simple chaise d’écolier. Blanche.

À presque 75 ans, il était très probable que rester assise plusieurs heures par jour lui occasionnerait des douleurs. Pourtant, la première semaine s’est plutôt bien passée. Éliane a planifié un temps pour se lever et se dégourdir les jambes entre chaque séance. Dans ces pauses d’un quart d’heure, elle marche d’un mur à l’autre puis fait quelques mouvements de Qi qong en respirant le plus harmonieusement possible. Jusqu’ici elle a toujours verrouillé la porte de la chambre de l’intérieur pour se livrer à cette gymnastique. Dans ces moments-là, elle est tristement consciente de ressembler plutôt à ces retraité.e.s qui se dérouillent péniblement les articulations dans les jardins publics qu’à une psychothérapeute restée pimpante, au fait des dernières méthodes de relaxation.

Elle regarde l’heure. Son téléphone est posé sagement sur la table blanche. Près de lui, un stylo plume à encre violette, une pile de feuilles blanches A4, un classeur ouvert à la page de la première patiente attendue ce matin. Corti Kora. En retard. Tiens, elle l’était aussi la semaine dernière. Ça fait deux fois. Pas assez pour en tirer une conclusion hâtive mais trop pour que ce soit un hasard. Et elle n’a pas appelé pour prévenir.

Éliane caresse doucement la table en formica pour essuyer quelques grains de poussière soufflés là par le courant d’air. Elle fronce les sourcils. Formica ! Quand a-t-elle prononcé ce mot pour la dernière fois ? Il y a quelques dizaines d’années. Trente, quarante… cinquante ? Cette table ressemble trait pour trait à la table de cuisine de son enfance. Avec deux rallonges qu’on repliait après chaque repas, pour ne pas encombrer la cuisine. Les rallonges de celle-ci sont repliées. Éliane songe un instant à se lever pour les ouvrir quand elle entend très nettement un raclement de gorge dans le couloir.

Elle se redresse d’un coup sur son siège, passe l’élastique de son masque derrière son oreille droite, l’ajuste sous ses lunettes, inspire et attend. Rien. Personne ne frappe ni ne bouge. La porte de la chambre sur sa gauche reste désespérément silencieuse.

Éliane en profite pour vérifier que son dictaphone est prêt à enregistrer. Non ! Comment a-t-elle pu oublier de le préparer ? Elle n’a pas effacé les entretiens de la semaine dernière. Et si la durée de la cassette ne suffisait pas ? Elle s’immobilise et écoute s’il y a du bruit dans le couloir. Puis elle appuie sur reverse pour remettre la cassette au début. C’est très simple, il lui suffit de rembobiner la bande complètement et d’enregistrer par-dessus. Ce rembobinage lui paraît sans fin. Elle appuie impatiemment sur stop puis sur play pour contrôler l’endroit.

…mica ? Une table en formica ? Mais plus personne n’a de meubles en formica aujourd’hui ! Et moi je vous le dis, formica, ça me fait penser tout de suite à fornication. Allez, on baise ? Ahahaha ! vous n’êtes pas trop vieille, vous savez…

Éliane arrête brusquement l’appareil et grimace. Elle ne sait plus dire à quel patient appartient cette voix. Était-ce un homme, d’ailleurs ? Il est venu au moins un patient masculin la semaine dernière, elle en est sûre ! Avec l’histoire d’une interminable scène – romantique disait-il, – éclairée par des gyrophares.Le mot gyrophare lui donne une légère palpitation à la paupière gauche. Elle avait scruté son visage satisfait pendant qu’il lui confiait ses amours au bord de la piscine. Se pourrait-il qu’il ait quelque chose à voir avec le crime de la chambre 44 ? Ce jeune homme barbu semblait si sûr de lui…Mais de là à vouloir la culbuter sur la table en formica. Non, ce n’est pas lui qu’elle vient d’interrompre sur la bande. Éliane voudrait feuilleter dans le classeur pour remettre un nom sur cette voix railleuse mais elle se ravise, le temps presse.

Plus personne n’a de table en formica aujourd’hui ? Quelle étrange affirmation ! Éliane se frappe le front avec le plat de la paume. Comment a-t-elle pu aussi oublier que cette table a été un sujet de conversation avec presque tou.te.s les patient.e.s de la semaine dernière ?

Elle continue de rembobiner. Stoppe machinalement pour écouter. La bande s’arrête sur un autre entretien. Une petite voix suave.

Je… je m’appelle Belloncée… — Ah, vous aussi ?… — Comment ça, moi aussi ?… — J’ai eu deux autres patientes hier qui se sont présentées à moi sous ce nom très original. Très beau, vraiment. Et quelle coïncidence ! Mais que puis-je faire pour vous ?… — Me croire !… — Vous croire ?… — Oui, croire que JE suis Belloncée… 

Belle, on sait ! a eu envie de répondre méchamment Éliane à cette jeune fille aux cheveux noirs et tendrement bouclés, comme aux deux autres qui l’avaient précédée la veille, et comme aux trois suivantes qui ont consulté pendant la semaine. Une autre sorte d’épidémie, s’est-elle dit. Avec un pincement au cœur en pensant à la dernière d’entre elles, fortement avinée et tambourinant sur la porte de la petite chambre, vers 7 heures du matin le samedi, jour de fermeture du cabinet.

Ce fracas avait réveillé Éliane qui loge dans la chambre mitoyenne, numéro 1011. Elle se demande encore pourquoi elle s’est levée ce matin-là et surtout ce qui a pu la pousser à ouvrir le cabinet en catastrophe et à recevoir en pyjama cette jeune personne en robe d’or au bord du coma éthylique. Sa voix rauque de désespoir, peut-être.

Le dictaphone est passé à un autre entretien. Il y est encore question de Belloncée. Une très jeune femme en anorak rose fluo et chemise de nuit presse Éliane de questions. L’aurait-elle vue ? Pourrait-elle la lui faire rencontrer ? Quelle jolie table blanche, ici dans le cabinet, elle aimerait tellement en avoir une comme celle-là dans sa chambre ! Ça lui donnerait de l’inspiration, du calme, elle en est sûre ! La jeune fille avait ouvert grand les bras comme pour mimer un astre. Le soleil intérieur qui lui manquait atrocement, ces temps-ci. À ce moment précis, un immonde relent de transpiration s’était répandu dans la pièce, malgré la fenêtre ouverte. Éliane s’était retenue de dire à cette jeune personne qu’une rencontre avec son idole serait formidable… si seulement cela pouvait lui donner la bonne idée de se doucher. Belloncée.s sentaient la rose, elles.

Éliane stoppe l’appareil. Baisse son masque sur le menton et aspire l’air à grandes goulées. Elle retire ses lunettes et se frotte les yeux maladroitement comme le ferait une enfant. Puis les réajuste, se lève et décide de faire quelques étirements, s’approche de la fenêtre. Le point de vue est vertigineux, elle n’ose pas se pencher trop loin. Il lui semble qu’elle pourrait basculer en un rien de temps. Elle jette pourtant un regard sur les abords de l’hôtel, tout en bas. Les tentes kaki se sont multipliées. On dirait un camp retranché. Ils sont fous ces…

Bon, cette Corti Kora ne viendra pas. Éliane retourne s’assoir et s’apprête à noter cette absence dans le dossier de celle-ci.

Mais avant, elle relance le rembobinage du dictaphone pour le terminer, stoppe et écoute une dernière fois. Le visage tordu de colère de la patiente qui éructe là lui revient en mémoire.

…brouillez-vous pour me faire sortir d’ici !… — Mais Madame euh… Madame Tisse, je n’ai pas ce pouvoir… — Signez-moi un ordre de sortie médicalement justifié, une ordonnance, je ne sais pas, tout ce que vous voulez, mais faites-moi sortir, je suis claustrophobe, je vais étouffer dans cette cage dorée !!… — Je vous en prie, Madame Tisse, ahhhhhh ! Qu’est-ce que c’est, une araignée ?!? Mais elle est énoooorme ! Elle est à vous ? Retirez-la de ma table, voyons ! Ahahahahahhhhh !!!! … (Bruit du fauteuil Regency qui se renverse sous le geste de recul d’Éliane, puis ploc de la mygale se laissant tomber au sol.)

Éliane arrête brusquement le dictaphone, en sueur. S’appuie sur le dossier du fauteuil Regency en fermant les yeux. Ceci a été la goutte d’eau qui a fait déborder l’océan, la semaine dernière. Malgré les douleurs occasionnées par la chute, elle s’est rendue tout de suite à la direction de l’hôtel pour démissionner.

Bérénice Coutelard n’a rien voulu entendre. Elle l’a enrobée dans une gentillesse pas complètement feinte mais à coup sûr très stratégique. A invoqué toute cette amitié et cette confiance qui se sont tissées entre elles, depuis qu’Éliane a accompagné les dernières années de sa mère, la vieille Madame Coutelard, atteinte de démence. Confiance n’est pas exactement le mot qu’Éliane aurait employé. Embrouillamini familial lui aurait semblé plus approprié mais elle l’a gardé pour elle. Et puis les perspectives actuelles, au-dehors, n’étant pas folichonnes, elle a cédé. Bien, je continue. À condition que Madame Tisse aille se faire soigner ailleurs. Mais bien entendu, s’est exclamée Bérénice, tout sourire, j’allais vous le proposer !

Soudain le téléphone vibre sur la table. Éliane se penche sur l’écran: numéro inconnu. Elle se sent vidée, décroche. Peut-être sa patiente en retard ?

— Éliane Chanton, j’écoute.

Bonjour, je… voudrais un rendez-vous. Le plus vite possible. Pour une séance, je vous en supplie !!

— De quoi s’agit-il ?

Eh bien… j’ai besoin de… parler à quelqu’un !

— De quoi voulez-vous me parler ? (Silence) C’est pour évaluer le degré d’urgence, vous comprenez, dans le contexte actuel il y a des personnes prioritaires.

C’est TRÈS urgent, croyez-moi, très très très… (Bruit qui ressemble à un sanglot ou à un spasme ou à un rire)

— Bien, laissez-moi regarder mes disponibilités… Mais d’abord une question, vous êtes nouvelle ? Je veux dire, nous ne nous connaissons pas encore ?

Non, ce serait la première fois. (Silence) Qui vous dit que je suis une femme ?

— Excusez-moi. Rien, en effet.

J’ai une demande un peu particulière…

— Oui ?

Je viendrai à deux.

— Vous voulez dire en couple ?

Je veux dire à deux.

— Je peux vous proposer demain à 8h15, à 16h30, à 21h, à…

21h, ce sera très bien.

— À quel nom ?

T-i-l-d-point-a et D-i-v-point-a.

Éliane reste le stylo en l’air quelques secondes, désarçonnée, sans avoir pu noter une seule lettre, puis a un geste mi-résigné mi-agacé.

— Très bien, je vous attends demain à 21h dans la chambre 1012, avec un masque nez-bouche par personne. Couvrez-vous, le vent est fort au 36ème étage. Le montant de la consultation est pris en charge par l’hôtel. Veuillez pour cela retirer une attestation à la réception. Je vous demanderais quand même de m’apporter un petit quelque chose. Un don symbolique, une offrande.

Merciiiiii !

Le cri de joie ou de triomphe de cette personne au moment de raccrocher contraste totalement avec le ton éploré qu’elle a eu tout au long de la conversation. Éliane frissonne et frotte nerveusement ses paumes l’une contre l’autre. Elle n’est jamais sûre de la sincérité des gens qui s’adressent à elle. Il leur serait si facile de profiter de la situation. Pour la voler, l’agresser, lui faire peur, assouvir une quelconque vengeance qui lui serait destinée avec raison ou pas. Seule à la cime de l’hôtel, dans ce couloir presque désaffecté.

Bérénice a insisté pour que les consultations aient lieu ici, en toute tranquillité. Les derniers étages de l’hôtel ne sont pratiquement jamais loués. Pas assez de client.e.s. Mais ça pourrait changer, avec tous ces gens mis en quarantaine.

Éliane tremble de tous ses membres à présent et son dentier cliquette. Elle n’est pas assez couverte sous la blouse blanche. Il faut dire que celle-ci est devenue un peu étroite. Elle ne l’a plus portée depuis une bonne vingtaine d’années. Mais est-ce vraiment le froid qui la fait trembler ? À cet instant précis, elle réalise qu’elle s’est sans doute jetée dans la gueule du loup en se réfugiant à l’hôtel, il y a quelques semaines.

Mais pourquoi toujours ce besoin maladif de rendre service ? Elle n’a pas pu résister plus de quelques minutes à l’appel de détresse de la directrice, à celui des client.e.s exaspéré.e.s par le confinement entre les murs de l’hôtel. Bérénice aurait facilement pu engager un.e thérapeute dans la force de l’âge. Pourquoi elle ? Et cette foutue patiente qui n’arrive pas !!

Son téléphone vibre de nouveau. Cette fois c’est un message audio. Éliane soupire bruyamment, frappe de son poing gauche sur la table et tape des pieds furieusement pendant quelques secondes. Elle se retient de crier. Non, je ne leur ferai pas cette joie ! À toutes celles et ceux qui attendent que je devienne folle moi aussi, en embuscade derrière la porte. Hein ?dit-elle tout haut en direction de la porte de la chambre, vous m’entendez ? Vous ne perdez rien pour attendre !

Éliane ouvre le message audio. On entend des poissons relâcher des gaz.

Elle s’adosse confortablement au fauteuil, lève doucement ses jambes striées de petites veines bleues et violettes pour les poser sur la table un peu branlante, et s’abîme dans la contemplation de l’étagère à sa droite, où trônent les offrandes des patient.e.s., toutes plus inattendues les unes que les autres. La voix de Corti Kora s’élève.

Chambre 1012 – Sous le toit

Ann Gaspe
020A030

 

Tout en haut de la façade de l’hôtel gratte-ciel, là où les vitres ne reflètent plus que les humeurs changeantes et splendides de l’azur ou le tracé fumant des avions, précisément là, au dernier étage, à l’intérieur de l’angle sud-ouest, il y a une minuscule chambre.

On ne l’imagine pas un seul instant de l’extérieur. Quand on flâne au pied du bâtiment de verre, le nez en l’air, on rêve plutôt à une suite princière, tout là-haut. Une suite volumineuse, traversée de lumière et de pièces en enfilade toutes plus marbrées les unes que les autres. Enflée de dorures, de tentures, de tapis moelleux. On parcourt en pensée ses kilomètres de chambres, en cherchant notre reflet embelli dans les miroirs et les cristaux scintillants semés çà et là par centaines pour agrandir encore la sensation d’espace. On se voit même emprunter un escalier hélicoïdal vers le toit-terrasse et buter sur le bord de l’étendue turquoise de la piscine, le souffle coupé par tant de luxe, de perfection, de propreté.

Eh bien, non. C’est dans cet angle du bâtiment, tout là-haut, qu’aboutit le dernier couloir de l’hôtel. Dans cette petite pièce qui mérite à peine le nom de chambre. Il y a quelques semaines, c’était encore un placard à balais.

Éliane y est assise. En blouse blanche, elle attend. À sa table blanche. Un masque bleu ciel tout neuf pendant à l’oreille gauche. Sous ses cheveux blancs.

Devant elle, pas de baie vitrée mais une banale fenêtre ouverte en grand, qui laisse entrer l’air implacable de novembre. Le soleil brille, ça compense. Le ciel est pur, des mouettes frôlent la façade en criant. Éliane visualise une seconde la possibilité que l’une d’elles entre et se pose dans la chambre. Elle a un rire crispé. Que ferait la mouette, une fois à l’intérieur ?

Puis elle sursaute. Un détail important lui échappe depuis une semaine. Cette fenêtre. Cette fenêtre s’ouvre comme n’importe quelle fenêtre de n’importe quel bâtiment. Mais ici, au 36ème étage, ne devrait-elle pas être verrouillée ? Éliane pense un instant à se lever pour la fermer, ou au moins la renverser. Mais reste clouée à son fauteuil. Les consignes sont strictes; les consultations ne peuvent avoir lieu que dans le plus grand brassage d’air possible.

Le fauteuil, d’ailleurs, est assez confortable. Un siège de bureau commandé par l’hôtel spécialement pour ses problèmes de dos. En cuir acajou, fauteuil de bureau Regency. À moins que ce soit Canterbury ou Chesterfield. Chesterfield ? Cette imitation ridicule de trône élisabéthain ? Éliane rit de nouveau, cette fois à pleines dents, en s’imaginant recevoir ses patient.e.s, lovée entre des accoudoirs gueules de lion, s’appuyant superbement à un dossier ampoulé et guerrier, dont le blason prétendument royal lui surplomberait la tête, singeant une couronne.

En vis-à-vis, pour les patient.e.s, une simple chaise d’écolier. Blanche.

À presque 75 ans, il était très probable que rester assise plusieurs heures par jour lui occasionnerait des douleurs. Pourtant, la première semaine s’est plutôt bien passée. Éliane a planifié un temps pour se lever et se dégourdir les jambes entre chaque séance. Dans ces pauses d’un quart d’heure, elle marche d’un mur à l’autre puis fait quelques mouvements de Qi qong en respirant le plus harmonieusement possible. Jusqu’ici elle a toujours verrouillé la porte de la chambre de l’intérieur pour se livrer à cette gymnastique. Dans ces moments-là, elle est tristement consciente de ressembler plutôt à ces retraité.e.s qui se dérouillent péniblement les articulations dans les jardins publics qu’à une psychothérapeute restée pimpante, au fait des dernières méthodes de relaxation.

Elle regarde l’heure. Son téléphone est posé sagement sur la table blanche. Près de lui, un stylo plume à encre violette, une pile de feuilles blanches A4, un classeur ouvert à la page de la première patiente attendue ce matin. Corti Kora. En retard. Tiens, elle l’était aussi la semaine dernière. Ça fait deux fois. Pas assez pour en tirer une conclusion hâtive mais trop pour que ce soit un hasard. Et elle n’a pas appelé pour prévenir.

Éliane caresse doucement la table en formica pour essuyer quelques grains de poussière soufflés là par le courant d’air. Elle fronce les sourcils. Formica ! Quand a-t-elle prononcé ce mot pour la dernière fois ? Il y a quelques dizaines d’années. Trente, quarante… cinquante ? Cette table ressemble trait pour trait à la table de cuisine de son enfance. Avec deux rallonges qu’on repliait après chaque repas, pour ne pas encombrer la cuisine. Les rallonges de celle-ci sont repliées. Éliane songe un instant à se lever pour les ouvrir quand elle entend très nettement un raclement de gorge dans le couloir.

Elle se redresse d’un coup sur son siège, passe l’élastique de son masque derrière son oreille droite, l’ajuste sous ses lunettes, inspire et attend. Rien. Personne ne frappe ni ne bouge. La porte de la chambre sur sa gauche reste désespérément silencieuse.

Éliane en profite pour vérifier que son dictaphone est prêt à enregistrer. Non ! Comment a-t-elle pu oublier de le préparer ? Elle n’a pas effacé les entretiens de la semaine dernière. Et si la durée de la cassette ne suffisait pas ? Elle s’immobilise et écoute s’il y a du bruit dans le couloir. Puis elle appuie sur reverse pour remettre la cassette au début. C’est très simple, il lui suffit de rembobiner la bande complètement et d’enregistrer par-dessus. Ce rembobinage lui paraît sans fin. Elle appuie impatiemment sur stop puis sur play pour contrôler l’endroit.

…mica ? Une table en formica ? Mais plus personne n’a de meubles en formica aujourd’hui ! Et moi je vous le dis, formica, ça me fait penser tout de suite à fornication. Allez, on baise ? Ahahaha ! vous n’êtes pas trop vieille, vous savez…

Éliane arrête brusquement l’appareil et grimace. Elle ne sait plus dire à quel patient appartient cette voix. Était-ce un homme, d’ailleurs ? Il est venu au moins un patient masculin la semaine dernière, elle en est sûre ! Avec l’histoire d’une interminable scène – romantique disait-il, – éclairée par des gyrophares.Le mot gyrophare lui donne une légère palpitation à la paupière gauche. Elle avait scruté son visage satisfait pendant qu’il lui confiait ses amours au bord de la piscine. Se pourrait-il qu’il ait quelque chose à voir avec le crime de la chambre 44 ? Ce jeune homme barbu semblait si sûr de lui…Mais de là à vouloir la culbuter sur la table en formica. Non, ce n’est pas lui qu’elle vient d’interrompre sur la bande. Éliane voudrait feuilleter dans le classeur pour remettre un nom sur cette voix railleuse mais elle se ravise, le temps presse.

Plus personne n’a de table en formica aujourd’hui ? Quelle étrange affirmation ! Éliane se frappe le front avec le plat de la paume. Comment a-t-elle pu aussi oublier que cette table a été un sujet de conversation avec presque tou.te.s les patient.e.s de la semaine dernière ?

Elle continue de rembobiner. Stoppe machinalement pour écouter. La bande s’arrête sur un autre entretien. Une petite voix suave.

Je… je m’appelle Belloncée… — Ah, vous aussi ?… — Comment ça, moi aussi ?… — J’ai eu deux autres patientes hier qui se sont présentées à moi sous ce nom très original. Très beau, vraiment. Et quelle coïncidence ! Mais que puis-je faire pour vous ?… — Me croire !… — Vous croire ?… — Oui, croire que JE suis Belloncée… 

Belle, on sait ! a eu envie de répondre méchamment Éliane à cette jeune fille aux cheveux noirs et tendrement bouclés, comme aux deux autres qui l’avaient précédée la veille, et comme aux trois suivantes qui ont consulté pendant la semaine. Une autre sorte d’épidémie, s’est-elle dit. Avec un pincement au cœur en pensant à la dernière d’entre elles, fortement avinée et tambourinant sur la porte de la petite chambre, vers 7 heures du matin le samedi, jour de fermeture du cabinet.

Ce fracas avait réveillé Éliane qui loge dans la chambre mitoyenne, numéro 1011. Elle se demande encore pourquoi elle s’est levée ce matin-là et surtout ce qui a pu la pousser à ouvrir le cabinet en catastrophe et à recevoir en pyjama cette jeune personne en robe d’or au bord du coma éthylique. Sa voix rauque de désespoir, peut-être.

Le dictaphone est passé à un autre entretien. Il y est encore question de Belloncée. Une très jeune femme en anorak rose fluo et chemise de nuit presse Éliane de questions. L’aurait-elle vue ? Pourrait-elle la lui faire rencontrer ? Quelle jolie table blanche, ici dans le cabinet, elle aimerait tellement en avoir une comme celle-là dans sa chambre ! Ça lui donnerait de l’inspiration, du calme, elle en est sûre ! La jeune fille avait ouvert grand les bras comme pour mimer un astre. Le soleil intérieur qui lui manquait atrocement, ces temps-ci. À ce moment précis, un immonde relent de transpiration s’était répandu dans la pièce, malgré la fenêtre ouverte. Éliane s’était retenue de dire à cette jeune personne qu’une rencontre avec son idole serait formidable… si seulement cela pouvait lui donner la bonne idée de se doucher. Belloncée.s sentaient la rose, elles.

Éliane stoppe l’appareil. Baisse son masque sur le menton et aspire l’air à grandes goulées. Elle retire ses lunettes et se frotte les yeux maladroitement comme le ferait une enfant. Puis les réajuste, se lève et décide de faire quelques étirements, s’approche de la fenêtre. Le point de vue est vertigineux, elle n’ose pas se pencher trop loin. Il lui semble qu’elle pourrait basculer en un rien de temps. Elle jette pourtant un regard sur les abords de l’hôtel, tout en bas. Les tentes kaki se sont multipliées. On dirait un camp retranché. Ils sont fous ces…

Bon, cette Corti Kora ne viendra pas. Éliane retourne s’assoir et s’apprête à noter cette absence dans le dossier de celle-ci.

Mais avant, elle relance le rembobinage du dictaphone pour le terminer, stoppe et écoute une dernière fois. Le visage tordu de colère de la patiente qui éructe là lui revient en mémoire.

…brouillez-vous pour me faire sortir d’ici !… — Mais Madame euh… Madame Tisse, je n’ai pas ce pouvoir… — Signez-moi un ordre de sortie médicalement justifié, une ordonnance, je ne sais pas, tout ce que vous voulez, mais faites-moi sortir, je suis claustrophobe, je vais étouffer dans cette cage dorée !!… — Je vous en prie, Madame Tisse, ahhhhhh ! Qu’est-ce que c’est, une araignée ?!? Mais elle est énoooorme ! Elle est à vous ? Retirez-la de ma table, voyons ! Ahahahahahhhhh !!!! … (Bruit du fauteuil Regency qui se renverse sous le geste de recul d’Éliane, puis ploc de la mygale se laissant tomber au sol.)

Éliane arrête brusquement le dictaphone, en sueur. S’appuie sur le dossier du fauteuil Regency en fermant les yeux. Ceci a été la goutte d’eau qui a fait déborder l’océan, la semaine dernière. Malgré les douleurs occasionnées par la chute, elle s’est rendue tout de suite à la direction de l’hôtel pour démissionner.

Bérénice Coutelard n’a rien voulu entendre. Elle l’a enrobée dans une gentillesse pas complètement feinte mais à coup sûr très stratégique. A invoqué toute cette amitié et cette confiance qui se sont tissées entre elles, depuis qu’Éliane a accompagné les dernières années de sa mère, la vieille Madame Coutelard, atteinte de démence. Confiance n’est pas exactement le mot qu’Éliane aurait employé. Embrouillamini familial lui aurait semblé plus approprié mais elle l’a gardé pour elle. Et puis les perspectives actuelles, au-dehors, n’étant pas folichonnes, elle a cédé. Bien, je continue. À condition que Madame Tisse aille se faire soigner ailleurs. Mais bien entendu, s’est exclamée Bérénice, tout sourire, j’allais vous le proposer !

Soudain le téléphone vibre sur la table. Éliane se penche sur l’écran: numéro inconnu. Elle se sent vidée, décroche. Peut-être sa patiente en retard ?

— Éliane Chanton, j’écoute.

Bonjour, je… voudrais un rendez-vous. Le plus vite possible. Pour une séance, je vous en supplie !!

— De quoi s’agit-il ?

Eh bien… j’ai besoin de… parler à quelqu’un !

— De quoi voulez-vous me parler ? (Silence) C’est pour évaluer le degré d’urgence, vous comprenez, dans le contexte actuel il y a des personnes prioritaires.

C’est TRÈS urgent, croyez-moi, très très très… (Bruit qui ressemble à un sanglot ou à un spasme ou à un rire)

— Bien, laissez-moi regarder mes disponibilités… Mais d’abord une question, vous êtes nouvelle ? Je veux dire, nous ne nous connaissons pas encore ?

Non, ce serait la première fois. (Silence) Qui vous dit que je suis une femme ?

— Excusez-moi. Rien, en effet.

J’ai une demande un peu particulière…

— Oui ?

Je viendrai à deux.

— Vous voulez dire en couple ?

Je veux dire à deux.

— Je peux vous proposer demain à 8h15, à 16h30, à 21h, à…

21h, ce sera très bien.

— À quel nom ?

T-i-l-d-point-a et D-i-v-point-a.

Éliane reste le stylo en l’air quelques secondes, désarçonnée, sans avoir pu noter une seule lettre, puis a un geste mi-résigné mi-agacé.

— Très bien, je vous attends demain à 21h dans la chambre 1012, avec un masque nez-bouche par personne. Couvrez-vous, le vent est fort au 36ème étage. Le montant de la consultation est pris en charge par l’hôtel. Veuillez pour cela retirer une attestation à la réception. Je vous demanderais quand même de m’apporter un petit quelque chose. Un don symbolique, une offrande.

Merciiiiii !

Le cri de joie ou de triomphe de cette personne au moment de raccrocher contraste totalement avec le ton éploré qu’elle a eu tout au long de la conversation. Éliane frissonne et frotte nerveusement ses paumes l’une contre l’autre. Elle n’est jamais sûre de la sincérité des gens qui s’adressent à elle. Il leur serait si facile de profiter de la situation. Pour la voler, l’agresser, lui faire peur, assouvir une quelconque vengeance qui lui serait destinée avec raison ou pas. Seule à la cime de l’hôtel, dans ce couloir presque désaffecté.

Bérénice a insisté pour que les consultations aient lieu ici, en toute tranquillité. Les derniers étages de l’hôtel ne sont pratiquement jamais loués. Pas assez de client.e.s. Mais ça pourrait changer, avec tous ces gens mis en quarantaine.

Éliane tremble de tous ses membres à présent et son dentier cliquette. Elle n’est pas assez couverte sous la blouse blanche. Il faut dire que celle-ci est devenue un peu étroite. Elle ne l’a plus portée depuis une bonne vingtaine d’années. Mais est-ce vraiment le froid qui la fait trembler ? À cet instant précis, elle réalise qu’elle s’est sans doute jetée dans la gueule du loup en se réfugiant à l’hôtel, il y a quelques semaines.

Mais pourquoi toujours ce besoin maladif de rendre service ? Elle n’a pas pu résister plus de quelques minutes à l’appel de détresse de la directrice, à celui des client.e.s exaspéré.e.s par le confinement entre les murs de l’hôtel. Bérénice aurait facilement pu engager un.e thérapeute dans la force de l’âge. Pourquoi elle ? Et cette foutue patiente qui n’arrive pas !!

Son téléphone vibre de nouveau. Cette fois c’est un message audio. Éliane soupire bruyamment, frappe de son poing gauche sur la table et tape des pieds furieusement pendant quelques secondes. Elle se retient de crier. Non, je ne leur ferai pas cette joie ! À toutes celles et ceux qui attendent que je devienne folle moi aussi, en embuscade derrière la porte. Hein ?dit-elle tout haut en direction de la porte de la chambre, vous m’entendez ? Vous ne perdez rien pour attendre !

Éliane ouvre le message audio. On entend des poissons relâcher des gaz.

Elle s’adosse confortablement au fauteuil, lève doucement ses jambes striées de petites veines bleues et violettes pour les poser sur la table un peu branlante, et s’abîme dans la contemplation de l’étagère à sa droite, où trônent les offrandes des patient.e.s., toutes plus inattendues les unes que les autres. La voix de Corti Kora s’élève.